Exercices d’admiration, par Marguerite Yourcenar, écrivaine

Nicolas Poussin, Le Printemps ou le Paradis terrestre, 1660-1664

« Ainsi, les rivières accueillent des choses une image toute superficielle et perpétuellement fuyante, qui ne trouble en rien la transparence de leurs profondeurs, ni la musique de leurs lentes coulées vers la mer. » (Marguerite Yourcenar à propos de Virginia Woolf)

On ne lit pas assez, les textes se perdent, il faut les retrouver, relire ceux qui comptent, crayon en main, associer, reparcourir la bibliothèque, la revivifier, tout reclasser, errer, vagabonder, étudier.

Les éditions Gallimard ont la bonne éditer de republier en Folio quatre textes de Marguerite Yourcenar issus du recueil En pèlerin et à l’étranger (« Blanche », 1989) concernant Virginia Woolf, Poussin, Mozart et Jorge Luis Borges.

Je commence, sans suivre l’ordre des articles, avec Une exposition Poussin à New York, soit l’un des plus grands ordonnateurs de la peinture française.

Peintre rationnel à rapprocher de son contemporain Descartes.

Marguerite Yourcenar remarque que chez l’auteur de Vénus et Adonis, des Bacchanales et de la Sainte Famille au bassin l’élément structurant est le métal, jusque dans ses nus.

Epée, vase d’or, cymbales, boucliers indiquent ainsi une stabilité, une fermeté, une durée.

Poussin dégage l’éternel dans le particulier, la nature peuplée d’arbres étant pour lui à la fois son écrin et sa manifestation.

Une concentration verticale.  

« Une telle œuvre, écrivait Philippe Sollers en 1963 dans L’Intermédiaire, qui ne comporte pas un portrait – seuls certains visages ont l’air de réminiscences réelles – répugne, c’est l’évidence, au psychologique. »

Distinguant l’homme de l’œuvre, l’écrivaine fait de Mozart le portrait d’un individu assez frustre produisant pourtant une musique céleste.

Des plaisanteries lourdes, grivoises, voire scatologiques, dans la vie quotidienne, et une musique de grâce née d’un esprit parvenant à toutes les légèretés.

Prendre de vitesse le malheur, composer le Requiem dans la fièvre, ne pas achever son œuvre pour que tout continue.

« Cette musique de bonheur, équilibrée comme un danseur de corde sur l’abîme qu’est au fond toute vie, n’est pas une fuite hors du réel ; elle n’est pas non plus l’équivalent d’un beau songe (…) Elle est tout simplement musique : parfait agencement d’un univers de son. »

Soit la seule façon de fonder durablement le monde, poétiquement.

La question du temps, bergsonien, est au cœur également de l’œuvre de Virginia Woolf, auteure profondément admirée pour sa capacité à écrire, non pas des biographies d’êtres, mais des biographies de l’Etre.

« C’est un Temps-Atmosphère qui gonfle les feuilles des livres de Mrs. Woolf, et ses personnages baignent comme des plantes dans une durée vitale différente de la nôtre, et nécessaire à leur équilibre intérieur. »  

Alors qu’elle traduit Les Vagues, Marguerite Yourcenar pointe des souvenirs exprimés dans des monologues intérieurs, une façon de composer faisant songer à l’Art de la fugue, une impression d’être l’un des éléments d’une nature morte prenant vie.

Qu’est qu’une vision chez la grande dame de Bloomsbury ?

« L’œil lui-même, aussi naturel qu’une corolle, se dilate et se rétracte tout à tour comme un cœur. »

La question de la voyance chez Borges interroge enfin Yourcenar, l’écrivain argentin ayant été nommé à cinquante ans bibliothécaire de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires alors qu’il venait d’être déclaré irréversiblement aveugle.

Retournement du regard, vue intérieure infinie, clairvoyance.

Le rêve et les fictions sont-ils moins vrais que la réalité ?

« Le visiteur n’est qu’un songe. Mais si toute la vue en est un, la mort ne serait-elle pas elle-même un réveil ? Comme toujours, chez Borges, les deux possibilités se fondent et s’échangent. La vie et la mort font partie du livre de sable ? »  

Marguerite Yourcenar, Sur Virginia Woolf, Folio, 2025, 94 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/sur-virginia-woolf/9782073139283

https://www.leslibraires.fr/livre/25924933-sur-virginia-woolf-une-femme-etincelante-et-timide-et-autres-textes-brefs-marguerite-yourcenar-folio?affiliate=intervalle

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