Jacques-Emile Blanche et Jean Cocteau, une correspondance

Portrait de Jean Cocteau, 1913, Jacques-Emile Blanche

« Mais le dimanche ankylose la main gauche avec laquelle on est poète et délivre la main droite avec laquelle on est ami. » (Jean Cocteau)

Jean Cocteau est un homme complexe, écrivain brillant et insupportable, parfois aussi seul intimement – accès de dépression – qu’il est entouré et mondain.

Les éditions La Table Ronde ont la bonne idée de republier le volume devenu difficilement trouvable de sa correspondance avec Jacques-Emile Blanche, peintre de la Belle Epoque, dont on peut admirer un grand nombre d’œuvres au musée des Beaux-Arts de Rouen.

On le voit souvent à Dieppe et sur la côte normande, louant le manoir du Tôt, à Offranville, où Cocteau vit des jours merveilleux.

A leur première rencontre, en 1912, Jacques-Emile Blanche a cinquante et un an, et son jeune ami volontiers excentrique vingt-trois, l’auteur de Thomas l’imposteur devenant peu à peu l’enfant qu’il n’a pu avoir avec sa compagne Rose.

Lettre du 22 août 1912 à J.C. : « La maison est sans voix, bruit, depuis votre départ, comme le bocage fameux. Ce fut pour moi et pour nous tous un grand plaisir votre présence juvénile et vivante. Recommençons dès que vous pourrez. Mais, je voudrais vous donner de la santé pour l’hiver et vous persuader de la nécessité urgente de prendre un régime, quel qu’il soit, de vous astreindre à des pratiques régulières, d’un genre ou de l’autre, afin de vous développer dans un sens opposé à celui où vous semblez engagé. Les jeunes Français ne se rendent pas compte du rôle que joue le physique dans les fonctions du cerveau. J’ai vu tant de Proust, Wyzema, Anna [de Noailles] que vous m’épouvantez. »

On assiste durant cet échange de lettres reproduites jusqu’en 1929 à l’ascension progressive d’un écrivain affirmant ses points de vue – leur avis sur la grandeur d’Éric Satie diverge totalement -, et vivant des drames telluriques (le décès de Raymond Radiguet en 1923).

Le jeune Cocteau pose en paresseux, valorisant le délicieux otium.

A J.-E.B., début 1913 : « Je termine le Barrès – il attache mais n’élève pas ; sa pâte englue en somme ce qui existe en nous de moins haut et si je ne craignais pas vos reproches pour un peu de syllabes faciles, je dirais volontiers que c’est là du Pathos pathétique. Je n’approche guère des sublimes boursouflures de notre Chateaubriand. Jamais la phrase n’arrive au divin privilège de l’inanalysable et nous lui en voulons presque d’être parfois dupes de son alphabet voluptueux. »

Cocteau se délecte de formules vives, il est ironique, mobile, tranchant.

Lettre distribuée le 28 juillet 1914 à Offranville : « Du fond de mon lit je regarde se dérouler, se composer le jeu des grandes catastrophes. »

Cocteau est emporté par l’enthousiasme des premiers mobilisés, il a besoin d’action.

1er août 1914 à son Cher Blanchie : « On va tous mourir. Je m’engage et je vous embrasse bien fort. »  

Gide le décrit ainsi dans son Journal à la date du 20 août : « Il s’est vêtu presque en soldat et le coup de fouet des événements lui donne une bien meilleure mine… l’étrange, c’est que je crois qu’il ferait un bon soldat. Lui l’affirme, et qu’il serait courageux. Il y a chez lui l’insouciance du gavroche. »

Fin 1914 : « Optons tous, voulez-vous, pour une autre planète. Sans doute je suis trop bête pour comprendre ce qui se passe sur la nôtre. Mon incurable somnambulisme ne diminue pas au contact de cette immense folie, épouse dont je demeure le témoin ahuri. Pourquoi se battre et se guérir ? J’ai vu Boches et Français prendre le café ensemble, d’une tranchée l’autre, alors ? » En post-scriptum : « La bravoure n’est rien – l’atroce est l’ennui d’une guerre de taupes et de fatigue. » 

Novembre 1915 : « Réveil dans ratodrome noir qui n’incite pas à la verve épistolaire. Vous écrirai à ma relève. » 

25 Décembre 1915 : « Je vous embrasse pour ce triste Noël où l’enfant Jésus reste tout seul parce qu’on réquisitionne l’étoile, l’âne, le bœuf, la paille, que les rois se combattent, que Marie soigne, que Joseph garde une voie et que les bergers sont morts. »

Ceci, le 27 décembre 1915, qui émeut : « J’aimerais vous raconter longuement, essayer de vous faire comprendre la nuit de Noël sublime que je viens d’avoir. Mais le travail et la fatigue m’empêchent d’écrire – téléphonez à Maman qui vous lira une mauvaise relation de ce rêve. J’insiste, pour vous, en P.-S. à la lettre de Maman sur l’épisode du veilleur tirailleur, qui m’a fait un geste très simple, avec un visage indescriptible – un visage de chien fidèle, de frontière, de borne, de roi-mage, de « chose » et de « mythe » comme s’il avait fallu se rendre là, le plus loin possible, au bord de la patrie et du ciel, pour recueillir cette enfance du monde. »

26 janvier 1916 : « On croise des Arabes, des fantômes, des anges barbus qui transportent des glaces d’armoire, des vieilles machines à coudre, des « bricoles » pour embellir les guitounes. Les rats apprivoisés trottent comme dans une fable de La Fontaine, les balles brodent la nuit, chuintent, ou s’enfouissent sourdement dans la muraille de sacs. (…) J’ai vu l’homme absurde à son sommet presque à sa source, pur d’acquisitions, dans la caverne, et contre le plésiosaure : c’est triste et superbe. »

31 janvier 1916 : « On ne peut plus interrompre le cataclysme : progrès. On peut – puisque mots – dialectes – pactes – idéal, etc., admirer ce zouave qui me répétait hier sous son barbouillage de sang, de sueur et de terre : ça m’est égal d’être aveugle parce que les ai vus foutre le camp. »

On peut quelquefois songer au style d’Apollinaire, dans ses moments d’enchanteur surréalisant : « c’est la lune – les matelottes poursuivent les Ecossais et retroussent leurs jupes à la mode de Bongard, les vieux colonels se promènent tout nus avec des rubans à la nuque et aux jambes, le miracle grec ressuscite au tennis où se disputent des matches entre Ulysse et Nausicaa. »

Début juillet 1916 : « Pardonnez le charabia – je sors d’un bain à 40° que me recommande un major fou – j’ai juste la force d’une algue. »

Le 29 mars 1919, après une dispute : « L’ange ou le diable qui m’habite ne me laisse guère de repos. J’aimerais bien jouer avec les autres – mais je ne commande plus. Je profite de ce qu’il dort pour vous embrasser madame Blanche et vous avec tendresse. »

Septembre 1924, après la mort de Radiguet : « Le soleil ne me fait plus que du mal. Il est trop chargé de souvenirs heureux. Je me dégoûte, incapable de remonter une pente qu’il faut savoir remonter si on se résigne à vivre. Vous ne reconnaîtriez pas votre pauvre Jean avec sa figure mise de travers par la souffrance et son œil traqué de chien malade. Je repasse dans ma tête et dans mon cœur les années trop belles. »

En cette époque de deuil, Jacques-Emile Blanche est le plus grand confident de Cocteau.

Jacques-Emile Blanche / Jean Cocteau, Correspondance, édition établie et présentée par Maryse Renault-Garneau, La Table Ronde, 2026, 218 pages

https://www.editionslatableronde.fr/correspondance/9791037116758

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