La vie rêvée des plantes obsidionales, par Sophie Zénon, photographe, artiste visuelle

© Sophie Zénon

« Le projet L’herbe aux yeux bleus est l’une des dernières étapes de cette chasse aux fantômes qui traverse l’œuvre entière de l’artiste. » (Damarice Amao)

Le tirage de 660 exemplaires, relativement important pour le petit monde de l’édition du livre de photographie en France, pourrait faire penser à un ouvrage plus ou moins comme les autres de même taille, mais non, L’herbe aux yeux bleus, de Sophie Zénon, publié avec excellence par les éditions Païen (Lia Pradal), peut être considéré comme un vrai livre d’artiste.

La qualité de l’impression, le façonnage, la maquette des deux cahiers contrecollés s’ouvrant en face à face, en font une œuvre de grande valeur, pour un prix bas, ce qui accroît encore le plaisir de sa découverte.

© Sophie Zénon

Pardon pour ces considérations matérielles, mais l’accessibilité au public le plus large du livre de photographie est un enjeu de sens et de beauté pour tous non négligeable.

Chez Sophie Zénon, la nature est à la fois souveraine, et de dimension culturelle, historique, politique.

En étudiant avec la série L’herbe aux yeux bleus la présence en Lorraine de la bermudienne des montagnes (sisyrinchium montanum), sorte d’iris miniature arrivée de l’est des Etats-Unis, l’artiste française questionne la mémoire des paysages en ses signes végétaux.

Arrivée dans les fourrages des chevaux américains pendant la Première Guerre mondiale, cette espèce de plante herbacée symbolisant une forme de délicatesse est devenue dans notre pays un témoin de l’Histoire la plus rude.

© Sophie Zénon

On appelle plantes obsidionales cette flore typique des anciens lieux de guerre marquant le passage des armées.  

Une fois les blessures humaines refermées, ces plantes ayant colonisé un nouveau territoire sont la marque d’une vie renouvelée, d’un inédit, d’une réinvention fine du territoire, c’est-à-dire de son déplacement.

L’herbe aux yeux bleus se présente en son premier cahier (situé à gauche) comme un double herbier, de végétaux rencontrés apparaissant sans légende dans l’ordre alphabétique de leur nom d’espèce, et d’images, puisque celles-ci sont de nature très différentes, photographies, photogrammes, empreintes, solarisation, paysages recomposés, superpositions, brouillages, impression de dessins effectués à la mine graphite, sculptures de papier.

Les pages donnent la sensation de tirages quasi uniques, dont la dimension spectrale est superbe.

Le cahier de droite relève davantage de la scientificité : les plantes sont légendées, et précisément situées dans le temps ; l’historienne de la photographie, commissaire d’exposition et attachée de conservation au Centre Pompidou livre une préface ; Sophie Zénon, le tireur-filtreur Diamantino Quintas et le botaniste François Vernier, interrogés par Estelle Lacanal et Ingrid Coumes-Marquet, se prêtent à l’exercice des propos croisés.

© Sophie Zénon

La guerre s’est métamorphosée, mais elle est là, encore, par exemple sur les écorces de certains arbre, hêtres et chênes portant depuis plus d’un siècle la marque des impacts de balles.

« Véritables « gueules cassées de la forêt », comme ils sont parfois désignés, ces arbres, analyse Damarice Amao, sont chargés de métal : balles, fils barbelés rouillés ou même éclats d’obus emprisonnés dans leurs troncs. C’est moins ces impressionnantes reliques guerrières que les cicatrices des arbres qui intéressent l’artiste. Au plus près de la surface des arbres, les photographies et estampages sur écorce nous offrent le tracé quasi topographique des meurtrissures ainsi que la preuve du formidable pouvoir de régénération et de résilience du monde végétal – l’expression vivante, sensible et poétique de nos communes tragédies. »

Indubitablement, L’herbe aux yeux bleus relève à chaque niveau de son élaboration de la maîtrise d’art, et du travail collaboratif intense, la mémoire des plantes rencontrant la mémoire familiale de l’artiste, l’histoire des migrations, la persistance des fantômes et la puissance incarnée de l’histoire de l’art.  

C’est une réussite.

« Sophie, ça y est, la gentiane est en fleur, tu peux venir », clame François Vernier.

Sophie Zénon, L’herbe aux yeux bleus, texte Damarice Amao, direction éditoriale et design graphique Lia Pradal, éditions Païen, 2025, 80 pages – 650 exemplaires

Edition spéciale limitée à 20 exemplaires : chaque livre, numéroté de I à XX, est accompagné d’une matrice de photogravure originale encrée, signature et numérotation au dos, insérée sous pochette cristal dans le livre. (contacter Sophie Zénon)

© Sophie Zénon

https://www.sophiezenon.com/

https://editionspaien.com/

© Sophie Zénon, Maria, 2010

Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition L’humus du monde, au Château d’Eau (Toulouse), du 22 novembre 2025 au 8 mars 2026

https://chateaudeau.toulouse.fr/exposition/sophie-zenon-lhumus-du-monde/

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