
« L’obsession de la vérité biographique reste un soutien peu fiable pour approcher l’existence d’un homme, particulièrement dans le cas de Calder. »
Frappe chez Yannick Mercoyrol, commissaire d’exposition et essayiste, la qualité de l’écriture, qui accompagne la clarté de ses analyses.
Paraissant à l’occasion de la rétrospective Calder à la Fondation Vuitton (Paris), son dernier ouvrage, Pas de deux, procède d’un double régime d’écriture, la voix du narrateur critique d’art alternant avec celle, inventée, de Louisa, la femme du sculpteur génial, appelé Sandy, s’adressant par des lettres sur un ton de noble confidence à un ou une inconnu.e.
D’un côté donc des informations biographiques, une étude de l’œuvre et du parcours de l’artiste ; de l’autre côté, des précisions plus intimes, des faits, des affects, la fréquentation des amis, un biais plus psychologique, mais aussi le portrait d’une femme forte, singulière, considérant l’assassinat de Kennedy à Dallas en 1963 comme une catastrophe pour son pays.
Calder ? une figure de l’avant-garde se présentant sous les atours d’un bricoleur adorant le cirque, d’un être débonnaire cherchant le juste point d’équilibre, « un forgeron de libellules géantes » pour son ami André Masson.
Cette notion d’équilibre dans le mouvement perpétuel est au cœur de ce volume se lisant avec beaucoup de bonheur, en amitié avec un homme dont la transparence reste finalement un secret.
Ses mobile et stabile – les termes ont été inventés par son complice Marcel Duchamp – se trouvent un peu partout sur la planète : ils font la joie des enfants, des poètes, et des êtres dont la rationalité mercantile n’a pas totalement étouffé la part de merveilleux en eux.
Sa première grande rétrospective au MoMA en 1943 fut un grand succès, les commandes publiques se multipliant d’année en année.
L’ami de Miro ne se monte pas du col, ne joue pas à l’artiste maudit, il est en quelque sorte, avance Yannick Mercoyrol se souvenant de Musil, un homme sans qualité.
Ecrire une biographie de Calder est donc un paradoxe : « Au fond, il n’y a pas de biographie de Calder. Et les nombreux films et reportages qui le mettent en scène aboutissent presque immanquablement au même résultat : il ne s’y passe rien – qu’un quotidien banal, aucune anecdote, peu de paroles, des gestes simplement qu’il répète, à l’atelier : ceux de l’œuvre en train de se faire. »
Puisqu’il n’y a rien à dire, il y a tout à dire, ou à recréer.
Calder : de la discrétion, de la générosité, une force de création paraissant toujours tranquille.
1926 année décisive : « le cirque, la sculpture, le fil de fer », et le départ pour Paris-Londres, la rencontre de Cocteau, une présence qui touche le milieu artistique.
La joie, l’émotion, le bonheur comme sources du travail d’invention de formes.
L’installation à Roxbury, dans le Connecticut, les allers-retours à New York, le mariage, l’accomplissement de ce que l’on se doit d’accomplir, sans en faire des tonnes.
La visite si importante dans l’atelier de Mondrian en 1930, mais « l’observation est trop intériorisée en lui pour embrasser le néoplatonisme de Mondrian : la réalité du monde est le mouvement, non l’immobilité d’une Idée à rejoindre ; le vivant le requiert en le détournant de l’essence qui demeure le Graal du Maître ».
Le trapèze du cirque et le biomorphisme plutôt que la froide géométrie (j’exagère).
Révolutionner la sculpture, en la suspendant, Rodin était trop lourd, mieux vaut aller voir du côté de Arp et de Noguchi.
Avec Calder la physique envolée se fait métaphysique.
En 1946, Sartre formule ceci : « ses mobiles ne signifient rien, ne renvoient à rien qu’à eux-mêmes ; ils sont, voilà tout ; ce sont des absolus. »
Louisa écrit : « Il a affirmé à plusieurs reprises que ses mobiles étaient comme des modèles réduits du branle incessant et des bousculades géantes de l’univers, dans lesquels la gravitation joue un rôle fondamental. Les corps célestes étaient pour lui l’origine idéale des formes, il rêvait de les voir se déployer les unes en fonction des autres selon les rapports divers de densité, de tailles et de couleurs. »
Un peu plus tard : « Si je croyais aux esprits, peut-être que je pourrais déceler la vibration de l’âme Sandy dans les infimes courants d’air qui mettent en mouvement ses mobiles. Ce matin, la fenêtre entrouverte pour aérer le salon, une sculpture s’est mise en mouvement et j’ai ressenti, dans mon dos, sa douce giration. J’ai toujours éprouvé, dès que j’ai vu ses premières œuvres, une forme de paix, de sérénité – plus que cela : un accord avec le monde. Un accord si fragile, un équilibre miraculeux à préserver, qui pèse si peu face aux périls de toutes sortes. Et c’est pourtant ce qui en fait la force, et nous intime le soin nécessaire et émouvant face à leur vulnérabilité. »
La poésie doit être faite par tous, clamait Lautréamont, non par un.
Et pourquoi pas la sculpture, si Calder est le nom générique de tous les inventeurs de planètes ?
En un livre inspirant, Yannick Mercoyrol ne cherche pas à épuiser son sujet, mais à établir les lignes de force d’un artiste dont les œuvres, populaires, ouvrent un paradigme enthousiasmant : lever les yeux, s’alléger, rappeler le lien intrinsèque entre l’humain et le mouvement des astres.

Yannick Mercoyrol, Calder, pas de deux, L’Atelier contemporain, 2026, 140 pages
https://www.editionslateliercontemporain.net/a-paraitre/squiggle/article/calder-pas-de-deux
Rétrospective Calder à la Fondation Vuitton (Paris), du 15 avril au 16 août 2026
https://www.fondationlouisvuitton.fr/fr/evenements/calder-rever-en-equilibre