Adrien Borel, aventurier ordinaire de la psychanalyse, par Mathilde Girard, écrivaine

©Anne-Lise Broyer

« Borel voit tomber des orteils, des yeux, des dents. Il les ramasse, les pose sur son bureau. Tout se transforme en or, totem, dépouille. On gagne ou on perd contre des images, il faut passer au travers, et souvent plusieurs fois. De cette lutte à répétition contre un chef assis, mutique et imperturbable, Borel est le catalyseur. »

Figure méconnue des débuts de la psychanalyse, le psychiatre Adrien Borel (1886-1966) reçut notamment dans son cabinet Georges Bataille, Michel Leiris et la fascinante écrivaine Colette Peignot, leur amante, par ailleurs amie de Souvarine, d’Ella Maillart, de Simone Weil.

Ecrivaine elle-même, et psychanalyste, Mathilde Girard consacre à Borel, qui fut en 1950 l’abbé de Torcy dans Le Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson, un essai aussi libre qu’un roman, ou un roman aussi libre qu’un essai, en trente tableaux – cinquième volume de la belle et intrépide collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard.

Nous sommes aux temps où la révolution dans la rue s’accompagne aussi d’une exploration des mystères de la sexualité, et où l’opacité intime n’est pas forcément considérée comme un crime de lèse-société.

Libération des rêves, associations inédites, goût pour l’étrange, la monstruosité, l’obscénité, la crudité des faits divers : les surréalistes ouvrent des pistes.

La Commune de Paris est encore dans l’air, l’insurrection est une poussée érotique, une possibilité de renversement de l’ordre mortifère.

L’écriture de Mathilde Girard est aussi limpide qu’elle sait intelligemment ne pas tout expliquer, liant des idées de façon inattendue.  

Son portrait du souverain Bataille, à l’orée de son livre, est ainsi remarquable : « L’homme qui entre chez lui ce jour-là semble tenir sa maîtrise de son effondrement. Il n’a pas dormi. Il ne dort pas depuis des jours. On remarque que l’absence de sommeil, l’alcool, et ce qu’il commence à dire de ses affaires nocturnes joue presque en sa faveur. Il puise sa clarté de l’expérience des gouffres. Il brille de majesté, don de l’aube, triomphe d’une nuit dont personne ne revient. Il parle avec un calme parfait. Pourtant il tremble un peu. »

Bataille et Borel se sont trouvés, se plaisent, accordent leurs ruines – transmission par le médecin du célèbre cliché de Louis Carpeaux du supplice du lingchi, des « cent morceaux », image impossible, donc déterminante, pour l’écrivain.

Les fantasmes se disent dans l’atelier d’écoute et d’invention de Borel, qui pense au réglage des lampes pour ne pas violenter ses patients, alors que dehors les fascistes lèvent leurs torches, peut-être pour se sauver de leur impuissance et de leur humiliation .

La meute défile sous les fenêtres du 11, quai aux Fleurs, ou pas loin.

La pschanalyse y peut-elle quelque chose ?

Adrien Borel se regarde : « Il a l’air d’un vrai fou. Il se passe un coup d’eau fraîche sur le visage et de peigne dans les cheveux. Il remet sa tête en place et s’aperçoit qu’il est excité. Il a perdu son visage dans la broussaille des séances, tapi immobile derrière son rocher. Il tire sur quelques rides et fait des grimaces. Il se palpe les bras et les jambes, puis retire ses chaussures. Pieds nus, il va maintenant de long en large dans la pièce, bras ballants, il commence à se détendre. »

Sisyphe et son rocher, n’est pas fou qui veut, tapis glissant de la libido, tunique de Nessus.

Tout le monde n’est pas un cas, ou peut-être si.

« Borel s’ennuie, il n’aime pas le côté familial de la psychanalyse, il préfère le délire au complexe. »

Le feu résidant dans la scène primitive, la grotte utérine, Lascaux au fond.

« Leiris a bien évoqué des moments où, déguisé en femme, devenu quelqu’un d’autre, perdu parmi des gens de rien, il était heureux. »

Voilà qui est superbe, parce ce que d’une poignante vérité.     

Bien entendu, Adrien Borel est aussi un livre à la gloire de la psychanalyse – on y croise Jacques Rivière, René Laforgue, Marie Bonaparte, Edouard Pichon – comme extension du domaine de la liberté.

« Un prêtre, comme un psychanalyste, écrit Mathilde Girard, apprend à parler à tous les hommes. Il faut être ordinaire pour être prêtre et pour être psychanalyste. Il y a quelque chose d’ordinaire dans cette vocation. »

Un vrai prêtre, comme un psychanalyste, ne doit pas être aimé, mais, peut-être, aimer chacun comme il est.

Mathilde Girard, Adrien Borel, collections Aventures (Yannick Haenel), Gallimard, 2026, 112 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/adrien-borel/9782073147899

https://www.annelisebroyer.com/

https://www.editionsloco.com/livre/journal-de-loeil-les-globes-oculaires/

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