Les travaux et les jours de la lumière, par Arnaud Brihay, photographe

25 Krasnoyarsk
© Arnaud Brihay

Passager, d’Arnaud Brihay (Ohm Editions) est le carnet d’impressions d’un nomade, une poésie contemporaine, une ouverture à ce qui est, à ce qui vient.

Des milliers d’images, un trésor immense glané lors de voyages et de marches tous azimuts.

Passager est un condensé de temps, une arche pour repartir, autrement, inventer des histoires, une transmission de sensations.

Ce livre sur le visible est aussi un bel ouvrage fait main, une ode à l’amitié, un partage de lumières.

Voici ce qu’en dit son auteur, dont la touche verbale est un parfait prélude à la découverte de son livre.

32-Rome
© Arnaud Brihay

Votre livre s’intitule Passager. Entendez-vous ce terme dans une dimension métaphysique/ontologique ?

Le passager s’arrête toujours, atteint toujours, par définition, une destination, fut-elle passagère. Et c’est ce double sens, substantif et adjectival, que j’entends saisir. J’y vais ou j’y suis et toujours mes yeux se posent là ou ailleurs. J’y trouve ma place et image mes impressions, fuguasses ou posées. Simple nomade, je me trouve être un néo-nomade contemporain, comme le dit si bien Michel Lussault dans sa postface. J’écris ainsi mes cartes d’existence ; en regard je vis.

36 Istanbul
© Arnaud Brihay

Sur quels principes avez-vous sélectionné les images de votre ouvrage ?

Quelques centaines de milliers de miles en cinq années. Vous pouvez aisément vous imaginer combien mon regard a de fois pu se poser. Comme un collectionneur de sensations et d’impressions, je les ai faites miennes ; je les ai gardées, pour un jour les retrouver comme on ouvre une boîte de fer blanc, un trésor d’enfant jamais vraiment perdu. Ces multiples centaines d’image, je les ai parcourues encore et encore, durant de longs mois, élaguant en chemin, d’un trait de crayon rouge ou d’un coup de main, celles qui ne me parlaient plus ou si peu ou trop futilement ou…

Mes murs s’en sont couverts et en elles, je me suis à nouveau retrouvé passager, passager d’elles au point qu’un brouillard s’installait entre moi et ce qu’elles me disaient. Plus j’avançais, moins je les voyais et un jour, certaines se sont dénouées en me racontant leur histoire, ou la mienne, ou celle de qui vous voulez. Le temps, long, repartait de plus belle pour arriver à Passager.

48 Moscow
© Arnaud Brihay

Passager est composé de trois cahiers cousus collés. Chacun est-il construit selon une dominante thématique ?

J’aime le mot anglais journey, l’acte de voyager d’une place à une autre. Je l’aime surtout pour sa proximité avec le mot journée. Tant peut se passer dans une journée. Une journée, c’est une histoire, un voyage le long du temps.

J’aime composer mes séries sur ces deux mots. Les croiser et en faire mon roman. Dans une journée, on croise, on cherche, on découvre, on bouge, on se pose, …

Contrainte technique de l’objet, les trois cahiers se sont moulés par eux-mêmes dans l’histoire que je venais d’imager. Une femme, un lointain, un petit chien y traçant la trame invisible.

54 La Croix-Rousse
© Arnaud Brihay

A quoi renvoie l’élément de carte routière choisi pour la couverture ?

Le passager, toujours mobile, souvent revient ou garde en lui ce ou ces lieux de racines. L’idée de la carte routière n’est pas venue de moi mais de mon éditeur et ami, Marc Tallec, qui me connaît très bien. Il connaît ma passion des cartes, il connait mes lieux, mes repères où il me rejoint parfois. C’est de là qu’est venue son idée de mettre en couverture de Passager la carte d’un de mes repères après avoir remarqué que ce lieu revenait souvent dans mes images. Tout se liait ainsi à ses yeux, à sa lecture.

15 Vaduz
© Arnaud Brihay

Votre livre est très attentif aux sources de lumières, aux fenêtres de visibilité. Est-ce un hymne au proche en sa capacité épiphanique ?

Quelle merveilleuse invention de la Nature qu’est le sens de la vue, qui nous donne à voir les lumières du monde et leurs jeux. Alors oui, en ce sens, le visible, et son pendant l’invisible, par leurs apparitions, leurs dévoilements, leurs effets sur ce qui se pose au regard, est épiphanique.

Et la lumière guide, aime à montrer à qui aime regarder plus que voir. Être passager, c’est voyager en pouvant se poser. J’apprécie de m’arrêter et de regarder, tant longuement que furtivement, et le regard a sa capacité de saisir le temps d’une sensation ou d’une impression en l’inscrivant dans nos mémoires. L’acte photographique en est en quelque sorte un prolongement qui permet le partage.

34 Bruxelles
© Arnaud Brihay

Nombre d’images semblent avoir été prises depuis l’intérieur d’objets de locomotion. Concevez-vous la vitre de la voiture, du train ou de l’avion comme une mise en abyme de votre cadre photographique ?

Se déplacer en utilisant un moyen de transport est le propre du passager. Par-là, la fenêtre cadre tant ce qui est regardé que le regard du voyageur. Pourquoi l’ignorer ? Elle est là, partie intégrante de ce qui s’offre à l’œil. Sa présence est d’autant plus précieuse que sa vitre par ses artefacts redessine ce qui est donné à voir. Ce n’est pas une simple mise en abyme mais une composition que j’aime à créer dans la profondeur des champs.

30 New York
© Arnaud Brihay

Le visage effacé d’un pape ou d’un prélat issu de l’histoire de la peinture côtoie le sommet d’une pyramide. Faut-il aborder Passager comme une méditation sur l’absence de Dieu, ou au contraire sa surabondance en chaque chose ?

Il s’agit ici du Saint Jérôme exposé au Metropolitan à New York. J’aime profondément l’œuvre de Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco. Une de celles qui m’a donné les larmes aux yeux. J’aime son trait, son regard, son appropriation du sujet pour nous le rendre de telle façon qu’il est difficile de ne pas s’arrêter et rester insensible face à sa peinture.

Comme je l’ai déjà dit à propos de la fenêtre et de ses artefacts  – rendus ici par le reflet des vitres de la voiture sur les pyramides – la toile et son vernis peuvent eux aussi nous jouer des tours et nous offrir des rencontres pour le moins merveilleuse. N’y voyez pas ici une quelconque manifestation ou interprétation spirituelle ; loin s’en faut, voyez-y simplement un regardeur qui ne veut pas forcément bien se positionner pour mieux éloigner les défauts d’une vue qui se voudrait parfaite mais plutôt qui chercherait à magnifier ces trouble-fêtes.

31 Gizeh
© Arnaud Brihay

Comment pensez-vous l’alternance du noir & blanc et de la couleur ?

Purement esthétique. Mais sans doute aussi liée à des états d’esprit qui peuvent changer au plaisir des lumières ou des situations.

Tout n’est en fait que question de perception. Je ne vois pas ce que vous voyez et vous ne voyez pas ce que je vois et jamais nous ne sentirons vraiment ce que l’autre voit. Qui plus est, je suis daltonien !

La lumière, en plus de rendre visible les couleurs, nous donne à apercevoir les formes et d’autres choses imperceptibles. Sans doute est-ce une autre cause de ces alternances.

L’étrangeté de présences humaines et animales s’invite dans votre livre. Y a-t-il ici dans votre esprit la construction d’un univers à la David Lynch ?

Je ne crois pas. Je ne connais pas assez son œuvre pour l’affirmer ou l’infirmer.

23 Bois Rond
© Arnaud Brihay

Pour la fabrication et publication de Passager, vous avez travaillé avec l’Atelier Ooblik de Marc Tallec et Claire Morin. Comment avez-vous œuvré ensemble ? Quelles ont été vos exigences mutuelles ?

En pleine amitié et de manière très constructive dès le début. En 2015, j’avais publié trois-quatre compositions d’images sur les réseaux et Marc avait alors commenté « on en fait une édition quand ?… » Et tout a commencé ce jour-là : la sélection des images, les tris multiples, la mise en ordre puis la conception du livre. Je le voulais le meilleur possible. Cela a pris un an entre la première impression et la version finale avec de multiples aller-retours de maquettes. Le tout s’est fait très sereinement, à l’écoute l’un de l’autre et je peux dire que l’objet final, conçu de concert, me plaît vraiment beaucoup.

Je tiens aussi à ajouter que la touche finale, le façonnage proprement dit, est fait main et avec amour par Claire. Elle m’a dit passer près de 45 minutes par exemplaire. C’est énorme ! Sachant ça, quand j’en prends un en mains pour le signer, j’ai l’impression de tenir un objet précieux et pas un simple livre sorti d’une imprimerie industrielle.

Travailler avec eux un est un vrai privilège pour ceux qui aiment le bel ouvrage.

Vous êtes belge, mais vivez dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Etes-vous soutenu dans votre travail artistique par des tutelles étatiques, une galerie ou d’autres structures ?

Oui, je suis très fortement soutenu mais autrement : par ma compagne très patiente, mes amis proches et lointain, les deux collectifs dont j’ai la chance de faire partie (Trouble Collectif et Collectif Parallèle), mes amis imprimeurs-éditeurs de chez Ooblik et l’atelier-galerie L’Abat-Jour à Lyon, où je vais présenter Passager lors d’une exposition solo du 8 septembre au 17 novembre de cette année.

Sinon, aucune autre tutelle… A vrai dire, je ne saurais même pas comment m’y prendre pour bénéficier de ces types de support.

04 Ixelles
© Arnaud Brihay

Etes-vous capable de vous dépacer sans appareil photo ?

Difficilement mais heureusement, même à l’époque argentique, je n’ai jamais dénigré les appareils de poche. Aujourd’hui, le smartphone m’est précieux. Passager comporte même plusieurs images faites par ce moyen.

Je vous donne, si vous le voulez bien, la musique de fin de cet entretien :

I am a passenger
I stay under glass
I look through my window so bright
I see the stars come out tonight
I see the bright and hollow sky
Over the city’s ripped-back sky
And everything looks good tonight
     – Iggy Pop

Propos recueillis par Fabien Ribery

Passager-by-Arnaud-Brihay

Arnaud Brihay, Passager, texte (traduit en anglais) de Michel Lussault, Ohm Editions, 2018

Ohm Editions

Site d’Arnaud Brihay

Exposition de Passager à L’Abat-Jour (Lyon), du 8 septembre au 17 novembre 2018

Site de L’Abat-Jour

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