Scène de la vie conjugale, premier roman de Philippe Limon

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Un soir, alors que vous rentrez de trois jours de déplacement en montagne vous ayant permis de (presque) terminer un travail intellectuel d’importance, et que votre compagne vous attend au lit, vous trouvez, habilement posée au sommet de la panière à linge sale, sa dernière petite culotte, disposée de telle façon qu’il ne vous est pas permis de douter très longtemps : elle est maculée de taches de sperme, et ce sperme n’est pas le vôtre.

Ce pourrait être une bravade, mais il faut parier sur l’innocence d’un aveu, réclamant certes de plus amples explications.

Tel est l’introït de Scène de la vie conjugale, premier roman de Philippe Limon, publié par Philippe Sollers chez Gallimard.

Le titre est bergmanien, mais la voix du narrateur, qui vient donc de (presque) achever son essai sur le film éponyme du maître suédois du cinéma (qui l’écrit au pluriel, Scènes), est typiquement bernhardienne : obsessionnelle (le texte ne comporte qu’un long paragraphe de cent-soixante pages), ressassant les mêmes motifs à l’infini (jusqu’à la drôlerie, jusqu’à l’insupportable), transformant une situation un peu folle en folie de qui la décrit à un tiers.

Sommée de décrypter les raisons de son infidélité, la femme adultère, envahie de paroles et d’analyses, devient peu à peu le personnage à protéger d’un flot de paroles prononcées par son accusateur dont les leitmotivs (« sperme », « culotte », « coucher », « absence ») finissent par former des boucles de cruauté : après tout, faut-il à ce point s’alarmer pour un acte sexuel, certes commis avec préméditation, avec un ancien amant occasionnel ?

Faut-il se fâcher pour un instant de « camaraderie érotique » parfaitement assumé ?

Faut-il provoquer une scène pour cela, qui est beaucoup, mais qui est également si peu ?

« Je lui ai demandé encore si elle comptait que ses prétendues honnêtetés, franchise et vertu – qualités auxquelles j’aurais pu, sans trop de difficulté, adjoindre noblesse et grandeur d’âme – pourrait la mettre à l’abri de mon ressentiment et de ma colère et si elles étaient censées indiquer qu’elle venait à résipiscence. » (l’art de la parenthèse ironique pourra faire songer ici à l’un des gimmicks stylistiques de Jean-Philippe Toussaint).

Alors qu’une mouche ne cesse de tourbillonner autour de lui, le cocu exaspéré, tentant d’échapper au ridicule de la situation par la dignité de sa pensée, ne manque pas au contraire d’accroître la part comique s’attachant à la triste figure du mari trompé, depuis les antiques grecs en passant par Molière jusqu’à Georges Feydeau, ce qui, vous en conviendrez, éloigne du septième art nordique patenté.

« Puis elle a dit encore qu’ensuite elle s’était enfermée dans la salle de bains et qu’elle s’était épilée, et elle a ajoutée avec effronterie qu’au fond ce n’était pas bien nécessaire, mais que, comme je devais m’en douter, il n’était bien sûr pas question qu’elle parte le retrouver sans qu’elle s’épile. »

La vérité gît dans les détails, qui généralement en révèlent d’autres, plus signifiants encore : « Elle m’a dit qu’après ça elle s’était fait couler un bain dans lequel elle s’était plongée avec délice, qu’elle avait paressé un moment dans l’eau silencieuse – et je la voyais immergée dans son bain, immobile, les yeux dans le vague, les cheveux flottant autour de sa tête renversée, la bouche près de la surface, respirant lentement -, puis qu’elle s’était caressée dans son bain, et, si je tenais à vraiment tout savoir, qu’elle avait même fini par se masturber dans son bain presque par hasard, presque sans y prendre garde. »

Ce qui aurait pu être l’occasion d’un passionnant traité de défense de l’amour libre (pléonasme) dans une conversation serrée entre un homme et une femme unis par les liens sacrés du mariage est surtout le portrait d’une situation conjugale bloquée, menée par un homme au verbe aussi tenu que délirant, jouant le rôle fâcheux du Grand Inquisiteur une bonne partie de la nuit, jusqu’à l’épuisement de toute parole.

 « J’ai songé alors que lorsqu’elle disait que je la questionnais et que je l’interrogeais, elle pensait en vérité que je la harcelais Je me doutais que derrière son questionner, il fallait entendre harceler, et rien d’autre, et que derrière son questionner, je devais entendre accabler, que c’était exactement ce qu’elle devait penser, que je l’accablais, que je la harcelais, quand c’était moi qui étais accablé et harcelé. »

Pourquoi le coït extraconjugal, chers lecteurs, chères lectrices, ne pourrait-il pas être considéré enfin comme un des beaux-arts ?

« Et j’ai ajouté que, de la même façon, j’aurais pu me représenter un par un chacun des coïts extraconjugaux en cours dans le vaste monde au moment où je lui parlais, et, Dieu sait s’il devait y en avoir des millions pourtant, des millions, dont l’infinie multiplicité ne changeait rien à rien. »

Notre capacité à consentir sans drame à l’infidélité de l’autre nous juge, c’est un test auquel chacun devrait se soumettre pour se connaître un peu mieux, et progresser en intelligence de couple.

Philippe Sollers a parlé autrefois d’athéisme sexuel, ce n’est pas mal.

Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis son frère.

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Philippe Limon, Scène de la vie conjugale, Gallimard, L’Infini, 2018, 168 pages

L’Infini, Gallimard

 

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