Des femmes, nuement, par Mylène Besson, peintre

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© Gérard Cottet

Montrer le corps féminin dans sa diversité, sa multiplicité, est un bel enjeu.

Dans une vaste fresque au fusain, Mylène Besson a représenté trente femmes nues qui rient, libres, fortes, pudiques, splendides.

Si le projet est artistique, il est aussi éminemment politique, des femmes se dévêtant en réaffirmant, dans la fragilité de leur geste même, toute la puissance de leur singularité, contre les stéréotypes portés par les canons publicitaires de la beauté.

Dans l’entretien qui suit, Mylène Besson décrit avec beaucoup d’honnêteté et de conviction son processus artistique, ses ambitions, et son amitié avec le grand irrégulier Pierre Bourgeade.

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Mylène Besson © Maxime Godard

Comment est née l’idée de votre fresque au fusain de treize mètres soixante par deux mètres soixante-cinq ?

Cela faisait longtemps que je voulais faire un dessin sur le corps de la femme, c’est le cri qui me venait… mais des femmes nues qui crient ? cela me paraissait terrible, et pas tout à fait ce que je ressentais. Alors voilà, j’ai attendu avec ce dessin qui ne prenait pas forme dans ma tête et c’est en voyant le spectacle Belle d’hier de Phia Menard où des femmes nues rient que je me suis dit : « C’est ça ! je vais faire des femmes nues qui rient ! » Le lendemain, j’ai commencé.

Rire et nudité féminine sont liés mythologiquement à la servante Baubo soulevant ses jupes pour distraire Déméter, désespérée de ne pas retrouver sa fille Perséphone, enlevée par Hadès. Comment avez-vous fait rire vos modèles ?

Cela s’est fait tout simplement, toujours assez rapidement, et puis on ne pouvait pas s’empêcher de rire à cause de l’incongruité de la situation, mélange de gêne et de plaisir. Parfois pour celles qui avaient du mal à rire, on a essayé de trouver des histoires mais cela ne marchait pas, la vraie histoire était là et nous emportait bien vite dans un éclat de rire. La présence de leur corps nu m’a bouleversé. J’ai reçu leur force et leur liberté et c’est pour cela que j’ai voulu un livre, pour que chacune avec ses mots se raconte… nous raconte.

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© Maxime Godard

La nudité est-elle ici le signe d’une sororité élémentaire, d’une égalité par-delà les différences de morphologies, d’âges, de provenances sociales et géographiques ?

Pour moi, la nudité c’est l’origine, l’essentialité de l’être. Je ne peux pas me défaire plus ! Naissance, amour et mort sont nus et coupent la parole. Je suis née et je vis dans ce corps de femme qui porte une histoire avant la mienne, histoire de maternité, de sainte et de salope. J’ai appris à vivre dans une forme d’autocontrôle permanent avec ce corps objet de toutes les morales, objet du commerce, du politique. Besoin de me le réapproprier, de l’accepter comme il est, comme il se transforme tout au long de sa traversée temporelle : désirant, fort et fragile, beau et laid à la fois. Alors oui ! les femmes sont mes sœurs de corps et l’égalité traverse nos singularités.

Comment avez-vous contacté les femmes ayant posé pour vous ? Quelles consignes leur avez-vous données ? Etaient-elles quelquefois ensemble ou l’effet de groupe n’est-il que celui d’un montage de dessins ?

J’ai parlé de mon projet à mes amies, à des copines, des connaissances, puis des femmes que je ne connaissais pas m’ont appelée, le charmant bouche à oreille. J’ai toujours travaillé avec une seule femme que j’ai cherché à assembler à la précédente pour ne faire qu’un seul corps. Je voulais grouper : seule et unique, semblable et ensemble.

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© Gérard Cottet

Ces femmes nues riantes inventent-elles le prélude d’un érotisme joyeux ?

La liberté, la joie du corps, de son corps, alors oui, bien sûr trente fois oui pour un érotisme joyeux !

Travaillez-vous exclusivement à partir de photographies ?

Oui, mon travail passe par le corps et je dessine des corps. J’ai besoin de l’émotion du réel, de dialoguer avec ce que je vois. Les photographies sont mes bases, mes esquisses préparatoires. Je fais des images ou je les cherche, les vole dans les livres ou sur internet car il y a aussi ces images qui arrivent sur nos écrans et qui forme une réalité avec laquelle nous vivons. Je viens de faire un dessin sur la guerre, plus précisément sur ce que l’on appelle « dommages collatéraux », vous savez… Ce pourrait être vous ou moi né au mauvais endroit, au mauvais moment. Ce sont tous ces chiffres entendus aux informations « frappe chirurgicale réussie » : peut-être cinquante civils morts ou vingt-cinq ou deux cents, mais l’objectif est atteint. Ou alors : « Un bateau a coulé, trente-cinq disparus, des affrontements…  Cinq cents civils. »  Je suis partie à la recherche d’images de ces morts parce que c’est insupportable ! Et là pour ce dessin, je me sers de photos prises sur Internet mais comme ce n’est pas les miennes, il faut que je les apprivoise. Alors je les travaille : je les mets en noir et blanc, je découpe, je décalque, je mélange, je superpose, je colle, j’inverse les valeurs, je double… C’est tout un jeu pour me les approprier avant de dessiner.

Quels étaient vos artistes d’inspiration du côté de la peinture classique pour la réalisation de cette œuvre ? On peut penser parfois aux maîtres du quattrocento italien.

J’aime beaucoup le quattrocento, la beauté du dessin « classique », la force et la douceur des émotions qu’il suscite et cela avec des matériaux tout simples : du crayon, de la sanguine, du fusain et du papier. Ces artistes étaient des dessinateurs fabuleux. J’ai beaucoup appris et j’apprends encore beaucoup en regardant leurs œuvres, elles me fascinent. Mais j’aime toutes sortes de dessins. Je fais celui-ci car c’est celui qui m’arrive au bout des doigts et dans lequel je me sens bien. Les femmes qui rient sont réalisées au fusain sur du papier que je maroufle sur une toile, contour, ombre et lumière.

Le désir de grand format correspond-il à une volonté de sensation d’immersion pour le spectateur ?

Je suis fascinée aussi par les grandes tapisseries, celles d’Anger, de Bayeux où l’on se retrouve littéralement enveloppé par l’image. Travailler en grande dimension oblige à ne pas tout contrôler. Le mur de mon atelier fait cinq mètres, et dès que j’excède cette taille, je dois rouler une partie du dessin pour continuer. Je ne peux donc pas travailler en ayant toute l’image devant mes yeux. Cela me plait de sortir du cadre, en quelque sorte même du cadre du mur. Le cadre est plutôt celui du temps de la vie qui devient une donnée de la forme. Ainsi ce dessin s’est construit comme cela au fur et à mesure des rencontres avec les femmes, l’une après l’autre, sans que je sache qui serait après. J’aurais aimé continuer mais le rouleau devenait trop lourd.

Votre fresque a fait l’objet d’une exposition à Gaillard, près de la Suisse. Comment a-t-elle été reçue ?

Je pensais ne pas pouvoir montrer ce dessin et j’ai été très surprise que des élus acceptent et souhaitent une exposition. Aujourd’hui, c’est terrible, il y a une véritable crainte pour ne pas dire censure face à la nudité. La représentation de corps nu est tout de suite associée à des images pornographiques que l’on trouve d’ailleurs en deux clics sur Internet, alors qu’être ensemble, c’est, me semble-t-il, partager avec des images, des mots, de la musique, de la danse, nos émotions, nos peurs et nos passions qui secouent chacun de nos corps. L’art raconte ça !  A Gaillard, j’ai reçu beaucoup de témoignages très touchants d’hommes et de femmes qui me disent se reconnaitre dans ces corps qui rient.

Des sexes sont glabres, d’autres avec des poils, tous sont différents. Ne serait-il pas nécessaire de montrer votre œuvre à des adolescents soumis aux stéréotypes des représentations dominantes, notamment pornographiques ?

Je ne sais pas ce qui serait nécessaire, je montre ce que je vois. J’ai dessiné les corps comme ils étaient et, poilus ou pas poilus, ils sont beaux. Mais, sans aucun doute, plus les images, les modèles montrées seraient variés, plus le choix serait grand pour les adolescentes.

Poser nue pour être regardée entièrement et longuement, n’est-il pas une tentation de beaucoup de femmes ? Ou au contraire avez-vous ressenti des résistances importantes ?

Je ne peux pas parler au nom de toutes les femmes. Ce que je peux dire, c’est que tout le monde a besoin d’être regardé, d’être reconnu. Les yeux qui regardent longuement et entièrement un corps qui pose ne voient pas vraiment une personne mais plutôt des lignes, des espaces, des ombres, des lumières et il faut une grande confiance, une grande liberté pour confier son corps à ce regard qui dissèque. Une seule femme est venue poser, nous avons choisi la photo, mais le soir elle m’a appelé pour me dire qu’elle n’était pas satisfaite de cette image, on s’est dit que l’on allait refaire une séance de pose mais cela ne s’est pas fait.

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© Gérard Cottet

Vous écrivez dans votre Journal d’atelier : « Une femme qui rit en montrant son sexe, en ouvrant les jambes – » : Avez-vous finalement refusé la tentation de l’origine du monde multipliée trente fois ?

En 2008/2009 j’ai fait un livre avec Pierre Bourgeade qui s’appelle Visages secrets. Je lui avais proposé onze dessins qui représentent le contour de deux pieds joints entre lesquels, dans l’espace vide formé entre les pieds, j’ai dessiné un sexe féminin.

Avec un texte de Pierre Bourgeade, une interview de moi et de courts textes de mes amies sur leur sexe ce livre est paru à une centaine d’exemplaire aux éditions « Les Libraires entre les lignes «

J’essaye de creuser ce que je fais, de dépecer mon désir jusqu’à l’os pour en trouver l’origine. Je veux être au plus près de lui sans tricherie. C’est ça qui me semble juste, c’est ça l’aventure que je mène avec moi-même.  Ce dessin dont vous parlez que j’ai écrit dans mon journal d’atelier est une nouvelle forme qui a surgi quand je travaillais, c’est vraiment de la famille de Baubo…  Je ne l’ai pas encore fait mais je dirai qu’il est presque déjà là, il ne me reste plus qu’à le faire.

Annie Ernaux rappelle que vous avez écrit : « Le beau est ce qui relie. ». Pouvez-vous expliciter cette affirmation que développe aussi Schelling dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme ?

Je pense que l’être humain existe dans des rapports, rapport à soi, aux autres, à la nature, aux animaux, aux objets. Notre vie est échanges, dialogues. Et ce sont ces rapports qui nous rendent heureux ou malheureux. Voilà pourquoi je pense que ce qui est beau est ce qui crée du lien. Rompre les liens, c’est être séparé, c’est la guerre, l’isolement, l’égarement : c’est être perdu.

Votre livre est soutenu par les associations La Cause des femmes et Femmes contre les intégrismes. Comment définiriez-vous votre féminisme, vous qui avez été l’amie, vous l’avez rappelé, du très subversif et politiquement incorrect Pierre Bourgeade ?

Pierre Bougeade était l’ami des femmes, très curieux d’Elles, il les aimait profondément. Rien de plus merveilleux pour moi que d’être aimée en tant que femme et acceptée comme telle dans un rapport respectueux et égalitaire. Les associations « La cause des femmes » et « Femmes contre les intégrismes » défendent La femme en menant toutes sortes d’actions pour la reconnaissance de leurs droits et de leur liberté. Je me sens en accord total avec les personnes qui œuvrent dans ce sens et il y a encore beaucoup de travail à faire ! En échangeant avec des femmes de l’association « Femmes contre les intégrismes » j’ai pris conscience d’une inégalité encore plus grande, celle d’être une femme d’origine étrangère, avec une couleur de peau plus ou moins sombre. Parmi les trente femmes, il y a des étrangères mais cela ne se voit pas et je le regrette car de peau blanche, jaune ou noire, il n’existe pas de frontière pour l’égalité.

Comment avez-vous travaillé avec Pierre Bourgeade ? Comment présenter l’homme et l’œuvre, quelque peu délaissée aujourd’hui ?

C’est Marie Morel, peintre fantastique, qui m’a présenté Pierre Bourgeade, et nous avons fait quelques livres ensemble. C’était en 2003 ou 2004, j’avais environ 40 ans et je travaillais sur le désir. Je lui ai tout de suite proposé une série de dessins qui sont devenus Théâtre de la féminité, puis il y a eu quelques livres d’artistes La pointe ardente, Le haut, le bas, et Visages secrets, le seul édité de façon classique. Pour son texte qui raconte l’histoire même du livre où s’imbrique une interview il m’a envoyé une série de questions auxquelles j’ai répondu sur une cassette audio qu’il a retranscrite puis s’en sont suivis des échanges de courriers avec des variations de textes, d’images et aussi des rendez-vous avec Christophe d’Astier l’éditeur. Le livre s’est construit ainsi petit à petit dans un échange. Puis, malheureusement, il est tombé malade, alors que Visages secrets était en cours d’impression. Peu avant sa mort, nous avons fait un dernier livre d’artiste L’ombre portée. J’ai beaucoup appris avec Pierre, à dire mon désir et à mieux comprendre que je luttais contre deux mille ans d’histoire qui nous écrasent nous les femmes. C’était un homme extrêmement gentil, très joyeux, très joueur et passionné par la vie. Il lisait et écrivait beaucoup. Dans La nature du roman, il écrit : « Le romancier est une création de chaque instant. Il dit « je » pour mentir. Il s’affirme homme et femme, ange et monstre, jeune homme et vieillard. Il meurt autant de fois qu’il le faut. Il aime infatigablement ». C’est un beau portrait de lui.

Un thème tel que « Les Hommes qui rient » serait-il envisageable pour vous ?

Dessiner des hommes me plairait beaucoup, mais ce serait autre chose que le rire .

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Mylène Besson, Les Femmes qui rient, textes d’Annie Ernaux, Isabelle Rousset-Gillet, Mylène Besson, photogrammes Olivier Berardi, photographies Maxime Godard, traduction anglaise Michèle Mawas, Regard- Editions Marie Morel, 2018, 140 pages

Site Mylène Besson

Site Marie Morel

2016 les femmes qui rient 13,60m - copie
© Gérard Cottet

Exposition du dessin au musée des Beaux-Arts de Chambéry, du 7 au 19 mai 2019 – rencontre à 19h le jeudi 9 mai de son auteure, ainsi que de modèles, d’Annie Ernaux, de Marie Morel et d’Isabelle Rousset-Gillet

 

 

 

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