Crier enfin, par Angélica Liddell, auteure, metteuse en scène, interprète

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« Les années passent et je ne trouve pas mon jumeau dans le monde, je ne trouve pas la personne qui se sent dégoûtée par les mêmes choses que moi, qui aime les mêmes choses que moi, je ne la trouve pas. »

Angélica Liddell crie, hurle, pisse, se masturbe, brûle, jouit, se bat contre la mort et tous les puritanismes, sur scène, devant tous, se donnant en sacrifice, s’exténuant, renaissant.

Angélica Liddell invente un théâtre de l’extrême, artaudien, un absolu de fragilités et de douleurs, refusant de séparer le bas du haut, l’ordure de la grâce, le vil du noble.

Angélica Liddell ne craint pas la nudité, ni la sienne, ni celle des hommes qu’elle emploie, pétrit, malaxe, tord selon son désir.

Elle insiste, ressasse, martèle, il faut briser le mur, percer une brèche, s’engouffrer dans un trou, le chas d’une aiguille, enfin.

Son sexe même est une cavité trouvant sa fin, il faut plus, il faut passer de l’autre côté.

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Pour qui n’a pas la chance de participer aux cérémonies de l’Espagnole, vient de paraître le premier tome d’un choix de ses Ecrits, datés 2003-2014, comprenant, outre des « Actes de résistance contre la mort » (partie 1), une « Tétralogie du sang » (2), « Le Centre du monde » (3) et « Le cycle des résurrections » (4), un journal de cent-vingt pages intitulé La Fiancée du fossoyeur (5) où l’on trouvera un ensemble de pensées et de brefs récits particulièrement percutants.

A propos de la laideur : « Sur un banc du parc de Retiro, il y avait une fille assez laide en train de coudre un petit bout de tissu, elle avait l’air de s’exercer à je ne sais quel point, toute seule. Deux couples de jeunes gens très beaux se caressaient dans l’herbe. La fille qui cousait ne sera jamais aimée. Jamais. Finalement, la vie, c’est une affaire de corps. Rien d’autre. Les corps, et le reste est secondaire. »

C’est une affaire d’injustice et de rage, d’effondrement et de survie.

6 avril 2013, Madrid : « Le désir sexuel a entièrement disparu. Je mets le pain dans ma bouche comme si je communiais. Je suis pendue au plafond par des fils d’encens. Et de la même façon que j’ai avalé le pain, je le vomis. Et c’est ainsi que je maudis le monde. »

L’écriture serait-elle quelquefois vomissure ?

6 mai 2013, Vienne : « J’ai essayé de m’asphyxier avec mon oreiller, comme on le fait pour les malades condamnés. Mais j’ai juste réussi à rester vivante une nuit de plus. »

Comment ne pas penser à Sarah Kane ?

Nuits étranges, insomnies, fatigues.

Etre une chenille écrasée, un fou sautant d’un pont, une folle extralucide clamant : « Maintenant je comprends, aimer est un commandement, un devoir, tu aimeras, tu aimeras. »

Nous nous présentons en manteau de chair, rien d’autre. Nous nous donnons nos fièvres, nous échangeons nos croix et ne comprenons plus très bien d’où viennent nos blessures.

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Comment Dieu reçoit-il nos baisers ?

« La perte du sens du sacré banalise le monde au point de l’exténuer. Je réclame le sacré face au ridicule, face aux moqueries qui appauvrissent tout. Je réclame le sacré. Je réclame le mythe. Je suis fatiguée de l’interminable parodie qui interrompt la relation avec les dieux, avec le désir du sacré. »

Le sacrement contre la pestilence, la révolution sur scène et le plus Haut.

« Mon bien-aimé, que fais-tu quand tu n’as pas à supporter sur tes épaules le poids du monde, que fais-tu à cet instant de fatigue absolue où l’on n’a pas d’autre choix que de se rebeller contre soi-même ? »

La division est insupportable, il faut traverser les buissons de ronces et les épines, s’accommoder du diable, lui faire croire que nous l’aimons, avant de l’envoyer dinguer dans la cuvette des WC.

Se haïr, haïr les femmes (lire la page 479), désirer le plus hideux, le plus beau : « Souvent, les hommes que je désire me répugnent. Parfois cela va de pair. Le désir et la répugnance. Je suppose que c’est la façon dont le corps se défend face au rejet que je ressens à l’égard de moi-même. »

Angélica Liddel délire, elle est bien sûr extralucide.

Son état d’être et de feu est celui d’une mystique.

Chaque abeille porte le visage du Rédempteur, chaque fleur de gardénia, chaque vieux fou traînant sa carcasse pourrie dans la rue.

« Je suis un morceau de chair sans trous, impossible à vider, voilà pourquoi pour me pénétrer tu dois me blesser, tu dois me perforer, parce qu’il n’y a pas moyen d’entrer en moi, tout est fermé, il n’y a pas de conduit, il n’y a pas de chemin, tu peux me baiser seulement si avant tu fais un trou, un con, un cul, une bouche et qu’ensuite tu t’enfonces dans cette blessure-trou, saignante et chaude, puis que tu me baises, tu me baises, je crois que c’est la seule façon pour que je crie enfin, un cri pour de vrai, c’est la seule façon pour que je me sente complètement réelle, parce que pour l’instant je suis juste un morceau irréel de chair sans trous, et toi, tu ne peux exister que si je n’écris pas ton nom. »

Voilà, à vous pour la suite, ou pas.

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Angélica Liddell, Ecrits, 2003-2014, tome 1, traduit de l’espagnol par Christilla Vasserot, Les Solitaires Intempestifs, 2019, 550 pages

Les Solitaires Intempestifs

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