L’art de la guerre à la française, Philippe Sollers et Josyane Savigneau, une conversation

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Ces deux-là se voient tous les jours, conversent longuement, font la guerre ensemble.

Elle est journaliste, a dirigé le Monde des Livres de 1991 à 2005, a écrit des biographies de Marguerite Yourcenar et Carson McCullers, est redoutée pour l’acier bien trempé de sa lame critique.

Lui, homme aux mille tours, aimé des fées et des musiciennes, a écrit des livres fondamentaux, et reclassé l’ensemble de la bibliothèque. Il déteste le mensonge social, et parie sur l’interstice « entre le dieu et la confusion » (Heidegger).

Tous deux sont très aimés, et détestés. Ils s’en fichent, Philip Roth est leur ami commun, ils voguent selon, en liberté, clandestinement et à la vue de tous.

 Elle l’interroge sur l’amour, Dieu, la fidélité, le diable, la vieillesse et la mort, la gloire, la Chine, ce qui donne les sept chapitres, d’un livre publié chez Bayard, Une conversation infinie.

Lui cite Pound – Amo ergo sum – et pense qu’il n’y a d’amour que totalement gratuit. La jalousie est une maladie infantile, elle ne le concerne pas.

Il aime de façon nécessaire (Dominique Rolin, Julia Kristeva, quatre ou cinq autres femmes), et, en athée sexuel, contingente (de nombreuses promenades). Sa correspondance avec Dominique Rolin (deux volumes publiés pour l’instant) déploie de façon stupéfiante un nouvel art amoureux (faire du temps un allié), c’est un autre Evangile, amen.

L’une de ses maximes : une femme qui jouit bien rit.

Une autre : « Pour un homme, zéro femme pourquoi pas ? Une femme seulement, c’est maman. Deux, c’est l’enfer. A trois la liberté commence. »

Une autre encore : « Le monde appartient aux femmes, c’est-à-dire à la mort, là-dessus tout le monde ment. » D’ailleurs, il en a fait le diagnostic très tôt, la technique permet d’évacuer le père. Messieurs, vos gamètes seront mis aux enchères.

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Elle : « Peut-on aimer d’amour plusieurs personnes à la fois ? »

Lui : « Ça me paraît possible. Je ne vois aucune contradiction. On peut avoir des expériences amoureuses différentes, concomitantes. Mais pas au-delà d’un certain nombre. Ou alors il faut devenir prêtre catholique. On aime tout le monde. C’est-à-dire personne. »

Plus loin : « Pour moi la question sexuelle dans l’amour est vite relativisée par rapport à un violent mouvement qui tient 1/ au fait qu’on a envie de partager l’enfance avec la personne qu’on aime. 2/ qu’on a envie de l’accompagner jusque dans la mort elle-même. »

Pourquoi continuer à écrire ? « En fait, j’ai cette impression dès que je commence un livre, qu’il faut sauver quelque chose, un trésor. »

Notre période est-elle à ce point détestable qu’il faudrait en désespérer totalement ? « Je crois qu’on vit un tournant favorable à l’apparition de singularités. »

Etre catholique ? Oui, mais loin de sa « décomposition hyper conformiste », en voluptueux, en révolutionnaire, en continuateur des vertiges de la Contre-Réforme, en « séditieux ».

Se faire incinérer ? Allons, allons, un peu de respect pour notre squelette, c’est un être pensant.

La mémoire ? « C’est un sport de haut niveau, un muscle. Si ce muscle n’est pas entraîné, il dépérit et c’est ce que souhaitent les tyrannies. Il faut savoir des poèmes de Baudelaire par cœur, il faut savoir lire et se souvenir. Le catholicisme est coupable de ne pas avoir lu la Bible. Alors certains, plus jeunes [chers amis de Ligne de Risque], étudient l’hébreu, pour se raccrocher à cette branche qu’ils ont toujours méconnue. »

Le Diable ? « Il est froid, très froid. Sa présence physique, en dehors parfois des phénomènes de puanteur particulière selon certains, se fait sentir par une grande froideur. Le Diable est le comble de la frigidité. »

Vieillir ? « Pour moi tout ce qu’on appelle le bien-vieillir, faire attention à soi, ne pas fumer, ne pas boire, est totalement ridicule. (…) Le corps doit être maîtrisé par l’esprit. J’en suis certain. (…) Je n’ai aucune peur de la mort. La mort ce n’est pas le mourir. Le mourir c’est ce qui infecte la pensée depuis très tôt, ça dépend des dons qu’on a pour comprendre qu’on est un animal mortel. (…) Ne pas prendre le néant en considération fait qu’on est nihiliste. »

S’exprime donc ainsi, dans la persistance de l’éclair, Philippe de Chine dans le joyau des mutations.

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Philippe Sollers et Josyane Savigneau, Une conversation infinie, Bayard, 2019, 150 pages

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