Que faites-vous de vos morts ? par Sophie Calle

fe3f8c84b6fb5a34f8c84b6fb5984f8v
© Sophie Calle

Sophie Calle a photographié des tombes, des inscriptions funéraires très simples, des lettres de pierre : MOTHER, MAMAN, FATHER, DAUGHTER, SISTER, BROTHER, UNKNOWN CHILD, MUTHER, PAPA, OUR DARLING, MOM, DAD, INFANT, BABY, SON, 1st WIFE, GRANDFATHER, ORFAN, MY DEAR HUSBAND, GRANDMA, GRANDPA, BABIES, MAMA, WIFE, HUSBAND, ROMEO, OUR SUNSHINE, MAMMA, CENIZAS [cendres], RESTOS, puis une dalle sans nom, puis un portrait d’elle-même, lunettes noires, corps à demi-englouti par un tapis d’herbes hautes, puis une ombre, la sienne peut-être, sûrement, elfique.

Apprendre à vivre, c’est apprendre à mourir. On appelle cela la pulsion de mort, qui n’est pas une délectation morbide, mais bien au contraire un feu animant la vie depuis que le petit d’homme a vagi, puis babillé, puis trouvé le langage.

A la question posée lors de son exposition en 2017 Beau doublé M. le marquis au musée de la Chasse et de la Nature, « Que faites-vous de vos morts ? » (livre éponyme chez Actes Sud, ouvrage se présentant avec une très belle tranche argentée telle une châsse baroque ; elle tache un peu les doigts, c’est parfait, les voilà bénis), l’artiste internationale  répond : « J’aurais aimé passer ma mort au cimetière du Montparnasse. Seulement, voilà, les défunts en instance ne peuvent plus rêver d’y élire domicile. Pour ce type d’opération immobilière, il faut d’abord mourir. Difficile, dans ces conditions, d’ébaucher des projets d’aménagement. J’ai donc fait l’acquisition d’une concession dans celui de Bolinas, en Californie. Là, précisément, où j’ai pris mes premières photographies. Durant la transaction, parce que je demeure en France, et qu’il y a une sérieuse probabilité pour que j’y décède, je me suis inquiétée de l’acheminement de mes restes. Le responsable du cimetière m’a immédiatement rassurée : le corps, par colis postal ; les cendres, par FedEx. Ce détail ainsi balayé, je suis devenue propriétaire du lot 74 de la section 7, à 8949 kilomètres de Montparnasse. »

Il n’est pas certain que cela soit si simple, mais l’ironie armée de mentir-vrai peut franchir bien des portes.

498d6670-17af-11e9-884c-15b4b93f7444-rimg-w514-h720-gmir
© Sophie Calle

Lors de son exposition, des livres d’or furent mis à la disposition du public, invité à répondre à cette question liminaire, suivie de quelques autres : « Que faites-vous de vos morts ? Dans votre agenda, vous écrivez « mort » à côté du nom ? Vous dessinez une croix, une tombe ? Vous ajoutez la date du décès ? Vous raturez ? Vous recouvrez le nom avec du Tipp-Ex ? Vous ne faites rien ? Vous avez une méthode personnelle ? Dans un carnet d’adresses électroniques, vous effacez le nom ? Vous l’effacez tout de suite ? Vous l’effacez quand vous ne pensez plus au mort ? Quand vous y pensez trop ? Vous effacez un ami lointain mais vous n’effacez pas votre mère ? Que ressentez-vous quand vous cochez la case : Supprimer contact ? »

Maintenant, les réponses, drôles, impertinentes, graves, très sincères, émouvantes, sont archivées, et nous pouvons les lire dans leur graphie propre dans un bel ouvrage conçu comme un cénotaphe.

 

En voici quelques-unes :

« On les laisse / quand elle sera morte, ma mère veut qu’on l’incinère et qu’on la mange dans un yaourt, mes sœurs et moi. / On a voulu incinérer notre fils, mort à 17 jours de vie. Mais on a appris que les os des nourrissons ne sont pas assez munis de calcium et solidifiés pour faire des cendres. Alors on a incinéré Emile avec un petit galet blanc, qui s’est tacheté de gris. Voilà ce qu’on a fait de notre fils. / et toi ? tu connais la solution ? Merci d’avance / J’avais dix-huit ans. C’était le 24 décembre 70. Mon père est mort dans la neige. Il n’est plus jamais arrivé à l’église pour la messe de minuit. Treize ans après ma mère s’est suicidée. Chez moi dans la pendule orange il y a une phrase écrite en rouge : « La vie est belle »… / Ne vous inquiétez surtout pas, cela ne va pas durer. / Je leur explique pourquoi je les ai mal aimés. / Hier soir, j’ai retourné la baguette de pain qui était à l’envers sur la table. Un geste que ma grand-mère faisait souvent par superstition. Je perpétue ce geste pour me souvenir d’elle. / je leur pardonne ! Et j’en aime d’autres / Je les imagine assis sur mon lit la nuit / Il est mort et il ne me manque pas. Pourquoi ? Pourtant j’ai caressé son bras avec une grande tendresse jusqu’à son dernier râle, souffle. / Je promène leurs chaussures, leurs sacs à main, leurs plus beaux pulls, à travers Paris. »

L’accumulation de ces phrases forme une sorte d’étude anthropologique sauvage, une somme de souffrances tues, révélées du bout des doigts, retournées en humour.

mort_sophie_calle_0_0

Que fait-vous de vos morts ? est un livre de passage, une barque traversant le Styx.

Quelqu’un a écrit, peut-être un admirateur de Maylis de Kerangal, ou elle-même : « Enterrer les morts et réparer les vivants. » (Platonov, Tchekhov).

Marcel 8 ans répond : « J’enterre. »

Sophie Calle : « Quand ma mère est morte, j’ai acheté une girafe naturalisée. Je lui ai donné son prénom, et je l’ai installée dans mon atelier. Monique me regarde de haut, avec ironie et tristesse. »

006016538

Sophie Calle, Que faites-vous de vos morts ? Actes Sud, 2018, 272 pages – 5000 exemplaires

Cinq, un parcours muséal inédit de Sophie Calle à Marseille, du 26 janvier au 22 avril 2019

http://www.marseille.fr/vdm/culture/actualites/sophie-calle-parcours-d-expositions

main

 

Se procurer Que faites-vous de vos morts ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s