Le désir des grains d’argent, par Hervé Baudat, photographe

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© Hervé Baudat

Il y a une grande jeunesse, et un profond désir de vie, sensualiste, généreux, dans le regard du photographe Hervé Baudat.

Sur une proposition d’Olivier Marchesi, présenté récemment dans L’Intervalle, l’artiste a conçu, au fil des images qu’il produisait, un album entièrement consacré à ses photographies prises au Rolleiflex sur une année, L’œil double (Bergger éditions).

Ami de Claude Dityvon, Denis Roche, Mathieu Bénézet, Olivier Trilon, et de la galeriste Agathe Gaillard, Hervé Baudat a fait de la photographie un art de vivre, une manière d’approcher le monde de façon à la fois directe et précautionneuse, pudique et franche, dans la volupté de l’argentique brûlant le temps pour le sauver.

L’Intervalle présente pour la première fois son travail, et ce n’est qu’un commencement.

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© Hervé Baudat

Comment décrire le boitier Rollei Fw que vous utilisez ? Pourquoi ce choix ? Quelles sont ses possibilités ?

Le Rollei Fw est une petite boîte rectangulaire, élégante, sans doute magique, dans laquelle on plonge son œil. La vision y est ample, vertigineuse, lumineuse, enchantée. C’est une mécanique séduisante avec laquelle on peut aborder et saisir des personnes inconnues sans le moindre préambule, sinon un sourire ou un regard entendu.

Quel est le projet de votre livre, L’œil double, et quelles continuités/ruptures avec le précédent, Tout doit disparaître ? Aimez-vous les changements de direction, voire les ruptures ?

L’idée d’Olivier (Marchesi), qui a conçu l’ouvrage, était de créer un livre « gonzo ». Je ne savais pas très bien ce que cela voulait dire mais je trouvais le mot rigolo. La définition sur Wikipédia me promettait une belle liberté de création. On s’est mis rapidement à l’ouvrage. Je n’avais pas beaucoup de photographies prises au Rollei pour la bonne raison que je ne m’en servais que depuis quelques mois – et qui plus est, ce n’était pas le seul boîtier que j’utilisais… Nous avons composé le livre au fur et à mesure des photographies que je faisais.

Pour Tout doit disparaître, la conception a été différente. Ce premier livre regroupe des photographies prises entre 1997 et 2017. Tout existait donc déjà, y compris les mots puisés dans des carnets et bouts de papiers.

Ces deux opus se répondent et s’entremêlent. Le lecteur y croisera parfois sans le savoir les mêmes apparitions et visages….

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© Hervé Baudat

Comment avez-vous construit votre livre ? Quels étaient vos orientations formelles indiscutables ?

Rien n’était indiscutable, au contraire. A peine développées, j’envoyais à Olivier mes nouvelles images accompagnées de quelques lignes. Je désirais faire, non pas un livre, mais un album de musique (populaire) qu’il fallait composer au fur et à mesure, dans un temps limité. Les mots – les paroles – destinés à une photo se déplaçaient, se retrouvaient sur une autre, créant par là même des échos, des sens cachés…

Pourquoi continuez-vous de travailler à l’argentique ?

J’aime l’idée que rien ne m’empêchera d’utiliser ce Rollei FW jusqu’à mon dernier jour. C’est un appareil ancien mais il a beaucoup d’avenir. Il vivra encore, je l’espère, nombre d’histoires, il voyagera, il désirera, il croisera des êtres qui ne lui survivront pas, des amours, il verra maintes fois la neige sur Paris, peut-être des guerres, que sais-je… ?

Je m’efforce de photographier simplement avec un matériel simple, parfois de presque un siècle, comme ma chambre 4/5 Graflex B qui date des années vingt…

Je pense qu’être photographe c’est choisir et faire perdurer sa manière de créer sans subir une succession de nouveautés éphémères que l’on nous présente toujours comme indispensables. La modernité, ce n’est pas de changer d’instrument – donc de timbre et de sonorité – tous les deux ans. Quant à la beauté de faire brûler les grains d’argent, il suffit juste de la voir et de la ressentir.

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Denis Roche © Hervé Baudat

Comment avez-vous formé votre regard ? Etes-vous autodidacte ?

Je me demande. Quand j’ai débuté, je photographiais très spontanément ce qui se présentait devant mon petit Minolta que je réglais en automatique afin de ne pas être embêté avec la technique, que je refusais absolument d’apprendre. J’allais montrer régulièrement mes images à Claude Dityvon, et à Denis Roche dans son petit bureau encombré des éditions du Seuil.

Je passais aussi beaucoup de temps avec l’écrivain Mathieu Bénézet. J’illustrais ses livres [notamment : Moi, Mathieu Bas-Vignons, fils de…, roman, Actes Sud, 1999, Naufrage, naufrage, roman, Léo Scheer, 2002, Ne te confie qu’à moi, Flammarion, 2008, Le Ciel c’est l’accident, L’arachnoïde, 2014 et bien d’autres] avec, je le cite de sa grosse voix affectueuse, « tes photos pourries où on ne voit rien ». On sortait jusqu’à l’aurore. Des bars nocturnes de la rue Delambre, j’empilais les tirages. Tout cela était assez désordonné jusqu’à ce que je devienne de manière éphémère l’assistant d’Olivier Trillon, photographe de nature morte au parcours fulgurant et prestigieux. Là j’ai appris, non pas tellement la technique, mais surtout l’importance et l’amour de l’instrument, autrement dit de l’appareil photo et des optiques…

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Mathieu Bénezet © Hervé Baudat

Avez-vous beaucoup fréquenté la galerie Agathe Gaillard, à Paris ?

Oui, durant des décennies j’allais voir les expositions de manière très espacées, m’efforçant de prendre l’air détaché et nonchalant du visiteur non-photographe. Je prenais soin d’avoir les mains vides ou de me faire accompagner d’une présence féminine afin de ne pas être soupçonné de vouloir présenter des photographies.

La première fois que je passais le seuil de la galerie Agathe Gaillard, c’était, un peu par hasard, en 1992 lors du vernissage de Bruce Gilden. A l’époque, je ne possédais même pas d’appareil photo…

J’ai relaté la petite histoire à Agathe alors que, bien longtemps après, j’exposais mes portraits de femmes dans sa galerie. Elle m’a dit « Mais il y a des photos du vernissage de Bruce : les planches contact d’Yvette Troispoux ! ». Moi j’ajoutais « ah, oui, je me souviens que tu avais une belle robe longue et noire et que tu fumais des cigarettes roulées … »

En effet, sur les contacts noir et blanc 24×36, Agathe Gaillard portait une robe noire au milieu des volutes. On pouvait aussi distinguer le jeune homme intimidé que j’étais.

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Agathe Gaillard © Hervé Baudat

Votre ouvrage est très attentif à la sensualité des passantes, aux visages de la vieillesse, aux bars. Y a-t-il des audaces que vous ne vous autorisez pas ?

Certaines prises de vue, je les garde pour moi. Des photos un peu crues, vaguement porno, à la sauvette, ou bien très noires, des fleurs, des hôpitaux, des aubes, des morgues, des ivresses, des hôtels… Je voudrais les réunir et, sans indications géographiques ou de circonstances, appeler l’ensemble Soleils noirs de la photographie.

Avez-vous exclu beaucoup d’images de votre livre ?

Non, peu. Contrairement à Tout doit disparaitre (1997 – 2017) où il a fallu ne conserver qu’une cinquantaine d’images sur vingt années. Lors de la conception des deux ouvrages, le plus important a été le rythme, l’ordre – ou le désordre – d’apparition des photographies.

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© Hervé Baudat

Que sont les éditions Bergger qui vous publient ?

Bergger, entreprise héritière de la tradition centenaire de la maison Guilleminot, est une marque de fabrication d’émulsions et de papiers argentiques dirigée et reprise par Aurélien Le Duc. Avec l’arrivée d’Olivier Marchesi il y a trois ans, Bergger est devenue également une maison d’édition dédiée à la photographie argentique avec des auteurs comme Aleksey Myakishev ou, plus récemment, Kit Young.

Comment avez-vous travaillé avec Olivier Marchesi, concepteur de votre livre, et par ailleurs photographe (présenté récemment dans L’Intervalle) ?

Durant toute la conception de Tout doit disparaître, Olivier vivait à Moscou. Nous ne nous étions ni rencontrés, ni parlés de vive voix. J’avais juste exprimé, par l’intermédiaire d’Aurélien Le Duc, mon envie de faire une monographie. De loin en loin, Olivier et moi avons bricolé – mot à prendre au sens bienveillant – ce livre noir sans nous connaître. On correspondait chaque semaine. J’aimais cette ébullition, ces échanges d’un continent à l’autre. Pages et réverbérations se succédaient.

Nous avons repris le même rituel pour L’œil double, à ceci près que nous nous étions, entre les deux livres, beaucoup côtoyés, et qu’Olivier était à Paris et moi la plupart du temps en Corse, pour raisons familiales. Ce qui ne m’empêchait pas de prendre brièvement et soudainement l’avion vers Venise, le pavé parisien ou l’île d’Eigg en Ecosse…

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© Hervé Baudat

Quel rôle joue la Corse dans votre travail ?

La Corse, c’est la terre de mes grands-parents. Là où sont nées mes premières images, l’hiver, à la fin des année 1990 dans les environs du village de Monaccia d’Aullène.
Un ami me trimballait à l’arrière de sa bétaillère par monts et par vaux.

Je photographiais des fleurs sombres dans la clarté glacée. Il me semble que j’étais vaguement amoureux. Je faisais mes gammes, avec un gout prononcé pour les fausses notes et les improvisations peu contrôlées.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Hervé Baudat, L’œil double. Une année avec mon Rollei Fw (novembre 2017- novembre 2018), texte Hervé Baudat, Bergger éditions, 2019, 51 pages – 200 exemplaires

Site d’Hervé Baudat

Hervé Baudat, Tout doit disparaître (photographies retrouvées 1997-2017), texte Hervé Baudat, Bergger, éditions, 136 pages, 2017 – 500 exemplaires

Site des éditions Bergger

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