
©Matthieu Salvaing
« Lumière blanche, aveuglante. Poudroiement de photons blancs de toutes parts disséminés dans l’air, impitoyables, persécuteurs. Camargue brutale. Camargue âpre, qui d’emblée enveloppe l’étranger de sa luminosité, la fiche en lui comme une lame au plus profond de ses orbites pour l’aveugler, le tenir. » (Sylvain Prudhomme)
Le festival des Rencontres d’Arles commence dans quelques poignées de jours, et voici qu’apparaît, dans un format majestueux le livre La Camargue, territoire unique photographié par Matthieu Salvaing.
Associées au Studio Saint-Lazare (Paris/New York), les éditions Gallimard ont initié depuis une quinzaine d’années la collection Portraits de Villes, dont ce volume apparaît indéniablement comme l’un des fleurons, le texte de Sylvain Prudhomme venant magnifier encore cette publication.
Les photographies, presque toutes en couleur, de cette chromie marquée par le soleil dru donnant l’impression d’un voile léger posé sur toutes choses, sont souvent imprimées pleines pages.

©Matthieu Salvaing
L’ambition est donc immersive, créant chez le spectateur/lecteur une forme de stupeur et de révérence face à la force d’une culture persistant en son être – son conatus, dirait Spinoza, qui pensait la joie, et la gravité, comme une puissance.
Un gardian nous accueille.
Nous sommes dans cette partie de Provence que l’on se plaît parfois à folkloriser, mais ici rien de tel, plutôt les marqueurs d’une idiosyncrasie ayant traversé le temps.
Matthieu Salvaing observe les manades, les taureaux et chevaux, parfois de très près, mais aussi ces zones spécifiques où la mer rencontre les terres et sale les végétaux, ce qu’on appelle en provençal sansouïre, engane ou sagne.
C’est la France bien sûr, mais aussi un ailleurs, une sorte d’enclave préservant les marqueurs d’une civilisation propre.

©Matthieu Salvaing
Au fond, La Camargue est un livre aussi géophysique que mental, un espace terraqué ouvert à l’imaginaire.
Prendre le temps de vivre, par exemple sur la plage de Piemanson, et travailler dur.
Maîtriser le sauvage, et bâtir pour durer, avec les éléments de la nature.
Prier, danser, fermer les volets.
S’arrêter, admirer, se rassembler.
On guide les taureaux avec des tridents, on les mène aux pâturages ou aux arènes, domaines des raseteurs.

©Matthieu Salvaing
La Camargue, qui s’achève par une série de beaux portraits très expressifs en noir et blanc,alterne entre farniente de bon aloi, et préparation des cérémonies collectives, fêtes votives et traditions taurines.
On y est, on y va, en caravane ou TGV, cette grande vitesse regardée avec indifférence par les flamants roses.
Lyrique, Sylvain Prudhomme s’exclame : « Camargue pirate, Camargue matamore, aux pieds nus, aux chemises dépoitraillées, aux Stetsons copiés du Texas, à la peau cuirassée de soleil, à la voix de boucan. Camargue des hommes, un peu trop d’hommes me dis-je parfois, et si les femmes veulent y prendre la lumière il faut qu’elles aussi boivent, qu’elles aussi montent à cheval, qu’elles aussi parlent fort, ou qu’elles enfilent le costume d’arlésiennes et s’y enfoncent jusqu’à disparaître sous les robes longues et les croix provençales, les cache-cœurs en dentelle et les grands châles. »

Matthieu Salvaing, La Camargue, texte Sylvain Prudhomme, collection Voyages, Gallimard, 2026, 176 pages

©Matthieu Salvaing
https://www.gallimard.fr/auteurs/matthieu-salvaing
https://www.gallimard.fr/catalogue/la-camargue/9782742469987