
©Linda Tuloup
« Lorsqu’on ferme les yeux, nos paupières se referment en amande, abritant des lumières sur lesquelles veille notre esprit. Ce stock d’étoiles scintille lorsque j’écris : c’est elles qui m’éclairent lorsque je m’avance vers une grotte. » (Yannick Haenel)
Le monde est en feu, bien sûr, puisque nous le profanons à chaque instant, il doit se purifier.
Il y a cependant un feu plus ardent que les flammes du bûcher qui nous reçoit, c’est celui des pères du désert, des amoureux, des artistes de nécessité.
Il brûle mais ne consume pas. Au fond, c’est une réserve de fraîcheur.
Pour aller au cœur du feu, c’est-à-dire vers la fente originelle, il faut parfois un couteau.
C’est ce que nous proposent la photographe Linda Tuloup et l’écrivain Yannick Haenel dans un livre non massicoté sur la tranche supérieure, Il faut de l’eau, de la pierre et du feu.

©Linda Tuloup
Il s’agit, relatée sous forme poétique – mais la poésie est le cœur battant de toute chose, c’est de sa vibration dont dépend la stabilité du monde -, d’une expérience fondamentale.
Guidés par le professeur d’archéologie préhistorique Boris Valentin, les deux amis ont pénétré dans un espace tenu encore secret, une grotte ornée depuis vingt mille ans, située dans une forêt de l’Ile-de-France.
Après avoir rampé pour franchir l’étroit boyau qui y mène, ils y ont vu, tout au fond, comme on va vers l’initiation, un sexe féminin entouré de deux petits chevaux.
Trois sillons formant la forme d’une vulve

©Linda Tuloup
Il fallait d’abord écarter des fougères, se laisser caresser par le végétal, s’amenuiser pour s’agrandir.
Qui trouve sa grotte et ne craint pas d’y endurer l’épreuve de la solitude est sauvé.
Une femme dénudée nous mène, l’éclat de sa peau est si intense que nous baissons les yeux.
Née de la pierre, cette messagère nous regarde fixement, avant de nous prendre la main, elle connaît les chemins de rareté.
Linda Tuloup a rencontré cette déité, et l’a photographiée, droite, impériale, d’une tendresse infinie.
Autour d’elle, des jeux d’ombre, des scintillements, une héraldique rocheuse, et une eau limpide.

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Pour Yannick Haenel, cette Vénus primitive est le feu animant les phrases, un feu mouillé où glisse la pensée.
Qui écrit est son obligé, comme le chevalier vénérant sa dame chez Chrétien de Troyes.
Depuis qu’elle nous a souri, nous sommes entrés, comme le formule le mystique Rimbaud, dans le jour en feu.
Une grotte, avance l’écrivain, c’est aussi un jardin, un lieu de jouvence, un repos.
On ferme les yeux, et, bizarrement, on voit soudain mieux.

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Un couple s’avance, comme au théâtre, vers la fente la plus féminine, selon la belle expression de Dominique Fourcade.
Le plateau est jonché de feuilles mortes, le rideau de révélation ouvre sur du vert.
Dante est là, mais aussi tous ceux que la merveille a élus.
Il dit : « je cherche une porte entre la nuit et le jour »
Elle dit : « point de lendemain, repoussons l’aube, découvrons les splendeurs du dorveille »

©Linda Tuloup
Le poète enfouit son visage dans la mousse, alors que la photographe lui lit un passage du Cantique des cantiques.
Tous deux sont maintenant ivres de lumière, même dans le point le plus obscur de la cavité.
« Voici, / je me tiens de nouveau / avec toi près de la source / Tout à l’heure / tu as bu dans mes mains / et maintenant tu vas entrer / dans ce trou là-bas / qui envoie sa lumière »
Un sexe nous attend depuis des millénaires.
Sa fécondité dépend de notre parole et de notre degré d’innocence.
Qui le touche du bout des doigts, ou de l’objectif, redevient un enfant couronné.
« La pierre est heureuse / et nous persistons dans nos angoisses »

Linda Tuloup / Yannick Haenel, Il faut de l’eau, de la pierre et du feu, conception et design Ruedi Baur, relecture et correction Catherine Guichardon, André Frère Editions, 2026, 118 pages
https://www.andrefrereditions.com/
https://lindatuloup.fr/fr/accueil

©Linda Tuloup
Linda Tuloup est représentée par la galerie Olivier Waltman
https://galeriewaltman.com/linda-tuloup
Une partie de ce texte a été publiée aux éditions Les Petites Allées (directeur de collection Serge Airoldi) sous le titre La nuit souterraine
https://www.lespetitesallees.fr/
https://www.lespetitesallees.fr/edition/les-collections/pour-dire-une-photographie/

©Linda Tuloup
Rencontres d’Arles : signature sur le stand d’André Frère à l’ENSP, mercredi 8/07 à 18h30, Yannick Haenel et Linda Tuloup, et, pour l’autrice uniquement, vendredi 10/07 à 18h30
Lecture à deux voix et projection vidéo, L’Atelier 5 (Corinne Dumas) à 21h30, Place Voltaire (RSVP)
https://vimeo.com/1185477590?fl=pl&fe=sh
https://www.facebook.com/p/Latelier-cinq-arles-100064643441067/?locale=fr_FR