Henri Cartier-Bresson en Chine, l’humain et l’événement

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Un visiteur de la Cité interdite, Pékin, décembre 1948 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

« Il n’y a rien en ce monde qui n’ait un moment décisif, écrit dans ses Mémoires le Cardinal de Retz (1613-1679), et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment. Si on le manque surtout dans la révolution des Etats, on court fortune ou de na pas le retrouver, ou de ne le pas apercevoir. »

On oublie trop vite, voire on le dénigre, que la photographie est un formidable outil de restitution du monde objectif.

Les séries chinoises du maître Henri Cartier-Bresson sont ainsi des témoignages essentiels d’un pays faisant sa révolution.

Ayant acquis la célébrité depuis une exposition au MoMA en 1947, le cofondateur de l’agence Magnum séjourne à deux reprises en Chine, d’abord pour dix mois en 1948-1949 (chute du gouvernement du Kuomintang et de Chiang Kaï-shek) suite à une commande de Life magazine, publication à son sommet depuis 1936, puis en 1958 alors que le pouvoir est désormais dans les mains de Mao Zedong et des communistes de la République populaire de Chine.

Henri Cartier-Bresson photographie la transition et les ruptures nettes entre une Chine aux modes de vie encore traditionnels et les bouleversements occasionnés par les turbulences politiques du Grand Bond en avant.

Paraissait en 1954 chez Delpire D’une Chine à l’autre, livre qu’il était temps de redéployer aujourd’hui en exposition (à la fondation HCB) et nouvel ouvrage indispensable (Delpire toujours), conçu sous l’autorité de Michel Frizot et Ying-lu Su.

Par la richesse de ses images, immédiatement considérables, Henri Cartier-Bresson devient un indispensable pourvoyeur de scènes, de portraits et de situations pour un grand nombre de magazines, notamment en Europe.

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Construction de la piscine de l’Université de Pékin par les étudiants, juin 1958 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Photojournaliste de talent, HCB est davantage encore, un regard exceptionnel capable de déceler dans l’anecdote, fût-elle historique, les points d’universel, de trouver dans la réalité le réel, c’est-à-dire un ordre transcendant, une logique propre à l’organisation des événements et des êtres, bien au-delà des décisions politiques ou humaines.

Le fameux moment décisif est ce point de merveille où le particulier bascule dans l’en-commun supérieur, ce moment où la morale devient en quelque sorte impersonnelle et mystérieusement transparente.

Etre singulier jusqu’à l’instant de dépersonnalisation où la différence entre soi et le monde se dilue.

Pour cela, il faut aller vite, très lentement et très vite, comme un tireur à l’arc dans un traité de chevalerie zen.

En Chine, Cartier-Bresson produisit 162 rouleaux, précisément renseignés, précieux en cela pour les critiques, historiens et commentateurs modernes.

Une photo le montre en 1937 tenant par le cou son épouse Ratna Mohini, danseuse et poétesse javanaise. Il est superbe, irrésistible, grand séducteur malgré lui.

Il faut peut-être être cela pour faire venir à soi les meilleures images, leur donner la chance d’apparaître et de se dégager de la glu des stéréotypes.

« Lorsqu’il arrive en Chine en 1948, précisent Michel Frizot et Ying-lung Su, HCB a tout juste quarante ans. Mais il n’est pas inscrit dans une trajectoire professionnelle univoque comme ses collègues de Magnum (Robert Capa et David Seymour). En ce sens, il y a un avant et un après-Chine, et nombre de facteurs concourent à faire de ce séjour le moment d’apogée de la vie photographique de CB. »

Profondément de gauche, marxiste discret, Cartier-Bresson est en Birmanie lorsqu’il reçoit commande du magazine Life de se rendre en urgence en Chine, suite aux défaites successives des nationalistes face à l’armée populaire.

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Meeting culturel au Canidrome de Shanghai, 4 juillet 1949 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

A Pékin, puis Shanghai, puis Nankin, très attentif aux disparités sociales comme aux rites du quotidien, il photographie la fin d’un monde, faisant de chaque image une story en soi. Les communistes arrivent, l’atmosphère est tendue en ces endroits emblématiques de pouvoir, et beaucoup plus spirituelle à 150 km au sud-ouest, à Hangchow, lieu de pèlerinages bouddhistes.

La Chine est entrée dans une période de mutations majeures, Cartier-Bresson est là, professionnel, curieux, refusant l’ennui et la standardisation de son regard, Leica en poche, propice à la danse, aux gestes souples, à la vision dans l’effacement, à l’effacement dans la vision.

« Le véritable sujet des images de CB, on le constate aussi bien en Chine qu’ailleurs, n’est pas tant le conflit ou l’événement qu’il est censé suivre en qualité de reporter. L’homme, son cadre de vie et ses modes de vie, sont la préoccupation principale de ce reporter-là. »

Mais c’est aussi ce que peut une pensée rencontrant un fait, ce que peut un visage, un corps, des mains, rencontrant d’autres visages, d’autres corps, d’autres mains, dans une maison de thé où des hommes viennent avec leurs oiseaux en cage, dans la rue, lors d’une cérémonie funéraire, au marché, dans une décharge, dans une taverne.

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A l’entrée d’une taverne, Pékin, décembre 1948 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Les nationalistes réunissent des troupes, un petit garçon tire un cul-de-jatte sur une planche à roulettes, des cercueils sont empilés sur un bateau.

Henri Cartier-Bresson sourit, passe, vif et engagé, analysant rapidement les situations, pouvant déplorer ou apprécier le moment présent, mais toujours déjà plus loin, insatiable, ouvrier artiste de l’humaine condition.

Un typhon ravage Shanghai, il est climatique mais aussi politique.

En 1958, la révolution est déjà bien en cours, immense, démesurée, tellurique, que documente de nouveau un photographe majeur découvrant une Chine sacrifiant sur la table rase du passé le présent pour l’avenir, peut-être.

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Henri Cartier-Bresson, Chine 1948-1949 / 1958, sélection des images et analyses de Michel Frizot et Ying-lung Su, éditions Delpire, 2019, 288 pages – 514 photographies et illustrations

Delpire-Editeur

Exposition à la Fondation HCB (Paris), du 15 octobre 2019 au 2 février 2020

Fondation HCB

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Se procurer Chine 1948-1949 / 1958

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