L’art pariétal d’Eric Pillot, photographe

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© Eric Pillot

Photographiant des murs pour la série Parois, Eric Pillot crée les conditions de révélation d’un espace mental plus qu’immédiatement concret, se rapprochant par sa fascination pour les surfaces dessinées, colorées, abîmées, effacées, grattées, d’un goût profond pour les premiers hommes et les processus d’hominisation par le geste gravé, créateur de monde.

L’effort de civilisation se craquelle, des fissures apparaissent, permettant aux animaux encagés de s’enfuir – Eric Pillot les contemple comme des autres nous-mêmes dans les séries In Situ.

Articulant la rencontre de l’épure et de l’imaginaire, ses photographies procèdent d’une pensée très cohérente de l’unité de l’ensemble des vivants, mais aussi de la différence irréductible entre les animaux parlants et les autres, ainsi que de nos capacités à nous territorialiser et habiter poétiquement, ou non, l’espace.

Il y a beaucoup de bonheur à prendre le temps de vivre à l’intérieur de ses images, au contact d’une immensité liquide, d’un mur ordinaire et fabuleux, d’un animal sauvage et génial de singularité.

Nous avons conversé sur les nécessités d’une œuvre rigoureuse et ouverte sur l’étonnante inventivité du vivant.

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© Eric Pillot

Pourquoi un tel intérêt, exprimé de façon première dans la série Parois, pour les surfaces des murs ? Vous sentez-vous quelque parenté avec les premiers hommes ayant dessiné sur les parois des cavernes, à Chauvet, Lascaux ou Altamira ?

J’ai commencé à photographier des murs dans l’espace urbain, tels que je les trouvais, en 2016. Comme pour tous mes travaux, cette série Parois est née d’une impression, d’une excitation visuelle et mentale : en l’occurrence, la rencontre de certains pans de murs qui m’ont simplement étonné, surpris, avec ça et là quelques réminiscences d’œuvres picturales, et que je trouvais propices à une sorte de rêverie. Dès le début de cette série, il ne s’agissait d’ailleurs pas pour moi de recréer des toiles – et, en ce sens, la présence du sol, des petits végétaux, etc. est fondamentale -, mais plutôt de poser en quelque sorte mon regard entre réalité et peinture, ainsi que, comme pour mes travaux précédents, d’emmener vers un ailleurs, un au-delà.

Ces Parois illustrent peut-être aussi la façon dont je vis la photographie, qui trouve pour moi sa finalité dans le tirage, souvent accroché à un mur : tout à fait dans le prolongement de l’art pariétal, de la peinture, etc. même si ce medium a bien entendu ses spécificités. Je ne me situe pas dans une « opposition » à la peinture. Et donc oui, je ressens une émotion toute particulière devant ces dessins sur la roche (avec des animaux, déjà) ainsi qu’un sentiment de fraternité envers ces hommes qui ont créé ces fresques.

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© Eric Pillot

Cherchez-vous à photographier avec cette série des paysages verticaux ?

Peut-être peut-on projeter a posteriori des paysages dans certaines images de cette série, mais ce n’était pas mon intention. Je ne voulais pas décrire autre chose que le mur lui-même, cela m’occupait pleinement.

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© Eric Pillot

Lorsque vous décidez de photographier une surface, êtes-vous d’abord attiré par un détail ou un ensemble ?

D’abord par un ensemble. Je crois que je me débrouille souvent pour que mes photographies proposent au regardeur une première vision assez « simple », en tous cas épurée : un singe sur un fond jaune, devant une porte ; une étendue de sable, un ciel nuageux, deux piquets ; un mur, avec deux bandes de couleur… Ne pas trop dire tout de suite, afin de laisser une place à l’imagination et à la pensée de celui qui regarde. Ensuite viennent les détails de ce qui a été photographié, mais aussi les matières, les nuances de couleur ou de gris, etc. J’espère que tout cela vient enrichir l’image, la précise, la consolide et lui donne une sorte de « profondeur ».

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© Eric Pillot

Comment votre œil s’est-il formé ? Regardez-vous beaucoup la peinture ?

J’ai gardé un souvenir très précis de photographies que j’ai découvertes très jeune (de Cartier-Bresson, Boubat, Arbus…), grâce à mon père, qui était photographe amateur. Puis, je n’ai quasiment pas fait de photo, ni vu grand-chose dans ce domaine pendant vingt ans. Ensuite, j’ai regardé beaucoup de photographies (mes Parois doivent sans doute un peu à Lewis Baltz et Lynne Cohen) et effectivement la peinture, de Séraphine à Richter en passant par Odilon, les expressionnistes abstraits bien sûr, Bacon… D’ailleurs – et cela ne se passe pas souvent ainsi – en prenant le Singe et son portrait, je pensais très explicitement à Nighthawks de Edward Hopper.

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© Eric Pillot

Les corps des animaux dans les mises en scènes des zoos d’In situ sont sans doute aussi liées au fait que je vois régulièrement du spectacle vivant, de la danse contemporaine notamment : des corps dont la présence est importante, et qui ne parlent pas, ou assez peu. Je suis également extrêmement admiratif du théâtre de Joël Pommerat, qui pourrait d’ailleurs constituer un modèle esthétique pour mes photographies (épurer, préciser, structurer sans dissoudre la complexité, au contraire, et faire appel à l’imaginaire), ou de personnes comme le circassien Johan Le Guillerm et son spectacle Secret.

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© Eric Pillot

Seriez-vous en quelque sorte un muraliste abstrait, laissant l’Histoire informer vos photographies par la tension du hors-champ ?

Mes murs sont très concrets : on y voit différentes couches, des fissures, quelques végétaux, mais vous avez raison, je les prends de façon à ce qu’ils suggèrent aussi d’imaginer ce qu’il se passe, dans le hors-champ, spatial ou temporel (que lui est-il arrivé à ce mur ? ou qu’a-t-il vu ?), ou « de l’autre côté », comme l’écrit Michel Pastoureau dans le texte du livre.

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© Eric Pillot

Que doivent vos séries In situ, photographies d’animaux dans des zoos d’Europe, à l’univers du peintre Gilles Aillaud ?

Pas grand-chose a priori : j’ai vraiment découvert l’œuvre de Gilles Aillaud alors que j’étais déjà très engagé dans mon travail sur l’animal. Ses peintures, mais aussi ses lithographies (par exemple la magnifique Fosse aux singes, 1985) m’intéressent beaucoup, bien sûr, même s’il traite de quelque chose de sensiblement différent de mes photographies. Ses animaux dans les zoos sont d’ailleurs parfois représentés affalés, presque accablés par leur enfermement ; et il y a une réelle dichotomie entre l’animal et son enclos, alors les « bêtes » de mes photographies se fondent davantage dans le décor. Il a peint ces tableaux à peu près à l’époque de la Société du spectacle, et je me suis lancé pour ma part dans mon travail sur l’animal à un moment où les sciences humaines commençaient à lui accorder beaucoup plus d’importance que par le passé, et où les questions de l’avenir de la nature se posent malheureusement de façon très insistante. Le contexte est donc différent. Je dois reconnaître enfin que cette lointaine parenté avec Gilles Aillaud m’intrigue quand même assez : s’il m’apparait peu probable que j’aille comme lui faire des images d’animaux en Afrique, il a quand même peint des paysages de mer.

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© Eric Pillot

Qu’est-ce qu’une bête ? S’agit-il, en désignant l’extravagante beauté du grand autre, de questionner le propre de l’homme ? Interrogez-vous par l’intermédiaire des zoos ce que le philosophe Peter Sloterdijk appelle « le parc humain » ?

Vous évoquez deux aspects importants de mon travail : je cherchais, en tous cas consciemment, une proximité avec l’animal, qui soit « empathique » mais qui ne soit surtout pas une fusion. L’idée que nous sommes des animaux et que l’animal peut « nous renvoyer quelque chose » (on le connaît d’ailleurs en général assez peu, cet animal) m’apparaît a priori féconde pour mieux nous comprendre et nous penser, ou envisager notre futur. Ce n’est pas à notre époque une idée tout à fait originale, mais elle est je crois assez récente. Par ailleurs, il y a un côté jungle urbaine dans In situ : depuis l’exode rural, la plupart d’entre nous, dans le monde occidental, vivent dans des villes où le béton prédomine. Pour me placer par rapport à certaines tendances de l’homme décrites par Peter Sloterdijk, je dirais que dans mes images, on n’est pas dans la possibilité d’une « toute-puissance » de l’homme.

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© Eric Pillot

Les murs de Parois ne pourraient-ils pas être ceux des cages de In Situ ?

Tout à fait, si les murs de Parois sont bien sûr différents des décors des zoos, et n’ont pas les mêmes fonctions, ils en sont un prolongement.

Comment travaillez-vous et pensez-vous la couleur ?

Je compose avec les couleurs, au moment de la prise de vue. Pour employer d’autres termes musicaux, je cherche des tonalités, des harmonies, des accords. L’étape du tirage est très importante : je ne change jamais une couleur, mais je cherche la nuance exacte qui correspond à ce que j’ai « vu » projeté au moment de la prise de vue. Je travaille depuis des années avec le même tireur, Bernard Monjarret, au studio Bordas à Paris, c’est important pour mon travail.

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© Eric Pillot

Quel était votre projet pour la série en noir & blanc Horizons ? S’agit-il de penser, à partir de la nudité de la nature et des images, un nouveau départ ?

En parallèle des espaces clos et artificiels des zoos, j’ai eu envie de travailler sur des paysages naturels ouverts, près de la mer, avec la série Horizons, que j’ai faite dans le Nord de la France. Je m’enfermais moi aussi en quelque sorte dans les zoos, ce qui me donnait envie de marcher dans des espaces ouverts, de sentir le vent, la pluie…

Il s’agissait d’explorer à nouveau un entre-deux, entre terre et ciel, entre le réel et l’abstraction de compositions d’un noir et blanc dépouillé, parfois inspirées de la peinture abstraite, entre l’immensité poussée vers un absolu et la concrétude des détails. Ces paysages sont des échos à certains aplats de couleur, que j’avais photographiés dans les zoos, dont je me disais qu’ils ouvraient, plus qu’ils ne fermaient.

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© Eric Pillot

Ne souhaitez-vous pas questionner les notions de monde sauvage et de domestication/civilisation ? En ce sens, l’autonomie des formes de Parois, les murs abîmés, les peintures écaillées, les impacts du temps et des champignons, ne relève-t-elle pas d’une force de vie outrepassant l’effort humain pour limiter et contenir le vivant ?

Sans doute, ces traces du temps sont des preuves de vie. Et il y avait de cela également dans Horizons : cette idée plutôt rassurante, ce souhait de ma part, que ces vastes étendues nous survivent ; et la force et la puissance de la mer, des marées, sont sous-jacentes dans cette série.

A propos d’In situ et de cette idée de domestication, je dois préciser que si les animaux que je voulais photographier, même exotiques, ressemblaient trop à nos vaches, chèvres, cochons, ça ne fonctionnait pas du tout, sans doute au niveau de mon propre imaginaire (je n’ai pas photographie de zébu par exemple). Il me fallait absolument photographier des animaux « sauvages », en tous cas perçus comme tels. Des êtres « non domestiqués » en un sens, ou peut-être même « non domesticables », je ne sais pas.

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© Eric Pillot

Votre intérêt pour les couleurs et les textures ne fait-il pas de vous un sensualiste ?

La formation scientifique que j’ai suivie m’apparaît très loin des sensualistes. Mais effectivement, j’ai sans doute éprouvé un jour le besoin de les compléter par une approche plus sensible ou sensuelle du savoir, et j’éprouve beaucoup de plaisir à composer avec les couleurs. S’il me faut prendre une référence historique, je penserais sans doute à Pascal : il s’agit peut-être pour moi de tenter, via la photographie, d’allier « esprit de finesse » et « esprit de géométrie », quelque chose comme cela.

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© Eric Pillot

Etes-vous lecteur de poésie ?

De façon très, trop occasionnelle.

La notion perecquienne d’infra-ordinaire nourrit-elle votre réflexion sur la réalité?

En tous cas, il y a de cela dans Parois, et une volonté de ma part de ne pas se couper des choses anodines, ou quotidiennes. Et je crois qu’il y a derrière votre question quelque chose qui est très particulier à la photographie et à ses usages, artistiques ou non. Même si, d’un point de vue pratique, de la fabrication des images, il m’a fallu beaucoup chercher pour trouver (ou simplement « voir » ?) certains murs qui paraissent ordinaires.

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© Eric Pillot

Quels sont les objets de vos recherches intellectuelles et photographiques actuelles?

Je travaille sur deux séries de paysages couleur : Lointains, des paysages près de la mer, cousins de ceux d’ Horizons, mais pas redondants je crois. Et une autre série de paysages de campagne, de terre, d’arbres et de ciel. Comme pour Horizons et Parois, j’effectue les prises de vue principalement dans le Nord de la France, entre Berck et Calais, qui, après les zoos, semble être le second creuset de mes photos.

J’ai également toujours le projet de poursuivre In situ dans d’autres cultures, en Asie cette fois, après avoir travaillé en Europe et aux Etats-Unis.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Eric Pillot, In Situ, texte de Serge Tisseron, éditions Actes Sud, 2012

Site Eric Pillot

Site Actes Sud

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Eric Pillot, In Situ – Etats-Unis, textes de François Monnanteuil et Amina Danton, hors-série de la Revue des deux Mondes, 2015

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Eric Pillot, In Situ 2, texte de Dominique Janvier, éditions La Pionnière, 2015

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Eric Pillot, Horizons, texte de Amina Danton, éditions La Pionnière, 2017

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Eric Pillot, Parois, texte de Michel Pastoureau, traduit en anglais par Simon Pare, La Pionnière, 2019, 64 pages

Editions La Pionnière

Exposition de la série Parois à la galerie Dumonteil (Paris), du 18 octobre au 16 novembre 2019

Galerie Dumonteil

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 © Eric Pillot

Exposition de la série In situ au Photo Festival Baie de Saint-Brieuc, du 19 octobre au 17 novembre 2019

Photo Festival Baie de Saint-Brieuc

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