Arménie, une terre destinale, par Patrick Rollier, photographe

 

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© Patrick Rollier

On peut choisir son pays natal.

 

Tel est ce que l’on ressent lorsque l’on voit les photographies formidablement humaines, empathiques, généreuses, que Patrick Rollier consacre à l’Arménie.

Il ne s’agit à l’évidence pas d’une série parmi d’autres, mais d’un voyage destinal.

Son bel ouvrage Arménie, année zéro (Editions d’une rive à l’autre) est un livre de rencontres, non pas savant, mais de sapience, c’est-à-dire de sagesse, d’écoute, de délicatesse dans l’amitié.

Construit comme une œuvre ouverte, cette monographie permet de comprendre beaucoup, en multipliant les lignes de sens et de convergences, notamment par les témoignages recueillis.

Merci à Patrick Rollier d’avoir accepté ma proposition de dialogue.

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© Patrick Rollier

Comment est né votre intérêt pour l’Arménie ? Que représentait ce pays avant que vous n’y effectuiez de nombreux voyages ?

Voici ce que j’ai écrit : «Tout a commencé un dimanche à la campagne, autour d’un déjeuner familial réunissant plusieurs générations, dans le jardin de l’un des oncles de Loucineh … »

C’est le sentiment ressenti sur le moment de pouvoir y trouver ma place qui a fait naître cette envie. Un peu plus d’une année après ce premier contact, je commençais ce travail.

Avant cela, comme certainement beaucoup de français, l’Arménie évoquait pour moi le génocide et Charles Aznavour.

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© Patrick Rollier

Pour comprendre l’Arménie, avez-vous rassemblé une documentation spécifique ? Quelle a été votre méthode de travail ?

Non, j’ai peu lu, quasiment rien avant mon premier voyage. Ma « connaissance » et ma « compréhension » de l’Arménie contemporaine (qui ne sont bien sûr pas des certitudes), je les ai acquises lors des nombreuses rencontres et échanges avec des personnes très différentes. J’ai tout appris des Arméniens et Arméniennes par eux-mêmes.

Quelles ont été vos idées maîtresses pour la maquette de votre livre, Arménie, année zéro ?

Trouver un équilibre entre textes et photographies de manière à ce que le texte ne contraigne pas la lecture des photos.

Un parti pris voulu, non seulement, de ne pas légender les photos, mais plus encore de ne pas orienter leur lecture, afin de laisser le lecteur libre de se les approprier. Le court texte, certes, explicite ma démarche et donne des clés de compréhension, mais il n’impose pas de lecture fermée des photos.

J’ai essayé également que le séquençage s’appuie sur des courtes séries qui alternent harmonie et rupture.

Les Michelines – Line Celo et Clémence Michon, graphistes – ont parfaitement donné forme à ces idées.

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© Patrick Rollier

Y a-t-il aussi, dans votre démarche éminemment sensible et artistique, le regard d’un photographe sociologue ?

Je n’ai ni une formation sociologique, ni une prétention d’une recherche sociologique. Mais ma façon de travailler sur le terrain est très proche d’une démarche ethnographique qui repose sur : l’observation participante, un temps long, le partage de moments de vie, des entretiens formels et informels, l’empathie…

En breton, Armen évoque la pierre. Quelle est l’étymologie du mot Arménie ?

Quelques éléments de réponse : Arménie se réfère à une notion de haut pays ou de hauts plateaux (peut-être en langue araméenne), mais en langue arménienne, les Arméniens se nomment eux-mêmes Haÿ et leur pays Hayastan.

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© Patrick Rollier

 

 

 

Le tremblement de terre en Arménie ayant eu lieu en 1988 a-t-il inscrit une césure essentielle dans l’histoire de ce pays ?

Oui, mais pas seulement le tremblement de terre, car 1988 a vu se concentrer trois événements qui ont eu un impact profond et durable sur la vie de tous les Arméniens, le début de la guerre avec l’Azerbaïdjan autour du Haut-Karabagh, le tremblement de terre et les prémices de la chute imminente de l’Union soviétique. Pour beaucoup de familles arméniennes, ces bouleversements se sont cumulés. C’est cette concentration dans un temps relativement court 1988 – 1994 qui constitue une césure importante.

Vous avez recueilli des paroles d’habitants. Comment avez-vous procédé ?

Avec l’aide essentielle d’Hermineh, d’abord interprète, mais Hermineh s’est révélée être bien davantage qu’une simple traductrice : elle s’est d’emblée identifiée à ce projet évoquant l’histoire de sa génération. Hermineh est née le 1er décembre 1988, à Gumri, où elle a échappé par miracle au tremblement de terre qui a détruit la ville et la maternité qu’elle avait quittée la veille (le tremblement de terre a eu lieu le 7 décembre 1988). Nous avons mené de nombreux et longs entretiens, certains réitérés à plusieurs reprises avec une quarantaine de personnes principalement à Erevan et dans ses environs, dans la région de Gumri et au Haut Karabagh. Les rencontres se sont enchaînées au fil des opportunités.

De ce travail d’entretiens, résultent plus de soixante heures d’enregistrements en arménien, retranscrits en français. C’est de ce corpus que j’ai extrait les citations que l’on retrouve dans le livre. Certaines renvoient à des éléments de compréhension de l’histoire contemporaine, d’autres à des émotions ressenties.

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© Patrick Rollier

Comment s’insère Arménie, année zéro, dans votre œuvre générale ?

Je suis un jeune photographe (malgré mes soixante-deux ans) et c’est mon premier travail véritablement accompli, pour lequel j’ai été au bout de mes intentions qui se traduisent dans ce livre.

Ce travail m’a permis de consolider mon écriture photographique et la manière dont je souhaite aborder des projets, dans ce temps long et cette approche ethnographique évoquée.

Avez-vous exposé votre travail en Arménie ? Quels ont été vos relais ou aides dans ce pays au cours de vos nombreux séjours ?

Deux expositions sont prévues en mai 2020 à Gumri et à Erevan. Dès le départ de ce travail et sans savoir où il me mènerait, j’avais l’idée d’une exposition en Arménie pour rendre un peu de tout ce que j’avais reçu.

Comme vous l’avez compris, Hermineh est la personne essentielle, présente dès le premier voyage pour assurer un travail d’interprétariat, elle a été au-delà de cette mission et a plongé complètement dans le projet, notamment grâce à sa grande empathie envers les Arméniens rencontrés. Elle a été mes oreilles et ma voix.

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© Patrick Rollier

Quelles sont pour vous les grandes valeurs, ou les principaux marqueurs, soudant les Arméniens ?

Comme partout la famille : les solidarités familiales ont été un élément clé de la résilience des Arméniens face à ces années sombres. L’éducation a joué et joue également un rôle fondamental : comme dans l’ensemble des ex-républiques de l’Union soviétique, les Arméniens ont bénéficié de hauts niveaux éducatifs, et ils tentent de maintenir dans un contexte désormais libéral cet héritage, comme en témoignent Levon et Arousyak dans le livre.

Que reste-t-il de l’ancien empire soviétique dans ce pays ?

Une architecture, des ruines de complexes industriels, des systèmes d’éducation et de santé fragilisés par un contexte forcément libéral, une nostalgie chez les anciens…

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© Patrick Rollier

Un homme montre sur son bras l’inscription « A(II)Rh+ ». Qu’est-ce ?

C’est son groupe sanguin, il a été combattant pendant les années de guerre avec l’Azerbaïdjan dans les années 90 et a repris les armes en 2016 lors d’une reprise violente du conflit, c’est à ce moment-là qu’il s’est fait tatouer son groupe sanguin.

Votre livre tente-t-il de circonscrire ce que l’on pourrait désigner comme l’âme d’un pays, à travers les portraits de ses habitants, de tous âges, et les paysages ?

Comment saisir l’âme d’un pays ? Mon livre beaucoup plus modestement tente de rendre compte à travers des parcours de vie, de la grande résilience des Arméniens face aux bouleversements de leur histoire.

Comment avez-vous pensé le traitement des couleurs ?

C’est une photo prise lors du premier ou deuxième voyage, qui m’a décidé à travailler en couleur (un homme de dos devant la grille de l’usine où il avait travaillé). Les couleurs de cette photo correspondaient parfaitement à mon ressenti.

Aucun traitement spécifique n’a été apporté, juste les petites corrections habituelles sur quelques photos.

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© Patrick Rollier

Pourquoi 2018 est-il selon vous une nouvelle année zéro ?

Car en avril 2018, une nouvelle génération, celle des à peine quadragénaires, celle née dans les années 80, celle de Loucineh, d’Hermineh, a pris le pouvoir par une révolution non violente, et cette année marque peut-être la fin du processus de désoviétisation en ouvrant sur une nouvelle génération, une nouvelle République d’Arménie.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Patrick Rollier, Arménie, année zéro, Editions d’une rive à l’autre, 2020, 104 pages

Editions d’une rive à l’autre

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© Patrick Rollier

main

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