Tant mal que pis encore, par Samuel Beckett, écrivain

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Lorsqu’il était encore possible de se rendre visite, mon ami Pascal, danseur de butō, élève du maître Masaki Iwana, est venu chez moi, m’offrant avant de repartir Cap au pire, de Samuel Beckett, texte de sa prochaine performance.

Je ne me souvenais plus de l’avoir lu, ou vu représenté.

Je le reprends, je note quelques phrases, ce sont des mantras de théologie négative conduisant paradoxalement à la lumière.

Les lire aujourd’hui, c’est évidemment les entendre autrement, plus loin peut-être.

*

« Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore. »

*

« Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger. »

*

« Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. »

*

« Un lieu. Où nul. Fut un temps où essayer voir. Essayer dire. Comment exigu. Comment vaste. Comment si non illimité limité. D’où la pénombre. Plus maintenant. Mieux su ne pas savoir maintenant. Mieux pas su maintenant. Su seulement nulle sortie. Pas su comment su seulement. Donc un autre. Un autre lieu où nul. D’où une fois venu donc où nul retour. Non. Nul lieu que l’unique où nul. Donc jamais une fois entré. Tant mal que pis là. Sans au-delà. Sans en-deçà là. Sans de-ci de-là là. Sans en-deçà sans de-ci de-la là. »

*

« Le vide. Comment essayer dire ? comment essayer rater ? Nul essai rien de raté. Dire seulement – »

*

« Assez encore pour ne pas savoir. Ne pas savoir ce qu’ils disent. Ne pas savoir ce que c’est que les mots qu’ils disent. Dit ? Sécrète. Dire mieux plus mal sécrète. Ce que c’est que les mots qu’il sécrète disent. Quoi l’ainsi dit vide. L’ainsi dite pénombre. Les ainsi dites ombres. L’ainsi dit siège et germe de tout. Assez pour savoir savoir ne se peut. Savoir ce que c’est que les mots qu’il sécrète disent ne se peut. Dire ne se peut. Dire ce que c’est que tout ce qu’ils disent tant mal que pis ne se peut. »

*

« Ainsi cap au moindre encore. Tant que la pénombre perdure encore. Pénombre inobscurcie. Ou obscurcie à plus obscur encore. A l’obscurissime pénombre. Le moindrissime dans l’obscurissime pénombre. L’ultime pénombre. Le moindrissime dans l’ultime pénombre. Pire inempirable. »

*

« Soit dit plus mèche encore. »

*

Nous sommes nés, nous ne retournerons pas, nous sommes ensemble seuls nous.

Et nous avons le corps, mal, et nous avons les mots, mal.

Pour ne plus avoir mal aux mots, ni au corps, mal.

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Samuel Beckett, Cap au pire, traduit de l’anglais par Edith Fournier, Les Editions de Minuit, 1991, réédition 2018, 64 pages

d

Se procurer Cap au pire

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