L’art tôt fou d’Artaud, à propos d’une pandémie, par Michel Surya, écrivain, directeur de la revue Lignes (7)

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Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis ou connaissances de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles.

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Michel Surya, écrivain, spécialiste de l’œuvre de Georges Bataille, fondateur et directeur des éditions et de la revue Lignes, m’a confié le début d’un texte à paraître à l’automne, où s’invite dans son délire de vérité Antonin Artaud.

 »    1

D’emblée, si peu que je veuille éloigner le mot de son acception stricte, et tragique dans le cas présent, « virus » m’a fait penser à Artaud, et à son « délire », je veux dire à ce dont lui-même dit qu’il en est un et n’en est pas un :

Parce que, riez tant que vous voudrez,
mais ce qu’on a appelé les microbes
                               c’est dieu,
et savez-vous avec quoi les Américains et les Russes font
   leurs atomes ?
Ils les font avec les microbes de dieu.

– Vous délirez, monsieur Artaud.
Vous êtes fou.

– Je ne délire pas.
Je ne suis pas fou.
Je vous dis qu’on a réinventé les microbes afin d’imposer
   une nouvelle idée de dieu.

      Artaud dit : Je ne suis pas fou,
il a raison de le dire.
Artaud dit : Je ne délire pas,
mais si, il a tort, il délire.
Il dé-lire, c’est-à-dire : il sort du sillon (de delirare), c’est-à-dire : il fait un pas ou un bond (point de vue depuis lequel tout Kafka déjà dé-lirait) hors du rang « labouré » ou «cultivé », il di-vague, il extra-vague (delirus extravagant), souffre d’un transport (au cerveau, autre sens et aussitôt dérivé), hors des entendements communs.
Prix à payer pour tout entendre et tout faire entendre (sinon se faire entendre de tous).
Le délire entend tout, c’est même à cela que se mesure la folie de celui dont il s’empare, puisque c’est le prix pour que tous l’entendent, entendent la folie qui s’est emparé du délirant. Qu’ils entendent :
démos autant que pan dans pan-démie, à raison, puisque c’est le cas, qui y est, qui y campe, qui égalise le monde, même s’il ne l’égalise que dans la mort, pas dans la vie,
égalité dans la mort que le délirant entend soudain son délire dire, qui attend qu’on l’entende dans son délire, qui attend qu’on entende encore dans pandémie, ou par surcroît :
pandémonium, qui n’y est pas, pourtant, ou qui n’y serait que par pure approximation & anticipation paranoïdes.
    Pandémonium, non pas un enfer, mais l’enfer même, lequel enfer fait de la pandémie ce qu’elle est : une pandémonie. Et c’est là où l’extra-vagance d’Artaud aurait tort soudain : le microbe, ce n’est pas Dieu, mais Satan, son « double » – ce qu’il dit souvent, ailleurs même.

    2

Je ne suis pas fou. Je l’ai été bien sûr. Je l’ai été autant qu’on peut l’être. Autant qu’on peut l’être n’est pas l’être autant qu’Artaud l’a été. Il faut, pour l’être autant qu’Artaud l’a été, ne rien connaître de la mort (n’en rien craindre). Le prophétisme prophylactique d’Artaud l’a mis à l’abri de la peur de le mort, donc de sa connaissance. La connaissance de la mort m’a mis à l’abri de la folie, et privé de toute propension prophétique.

3

      Baudrillard écrit :
(Quel rapport, dira-t-on, entre Baudrillard et Artaud ? Le plus grand. En tout cas plus grand qu’entre Derrida et Artaud ! Grand extra-vagant lui aussi et à sa façon, d’une autre nature et d’un autre temps, et grand dé-lirant, comme son époque elle-même, laquelle était toute aux délires – délires aussi, magnifiques mais terribles L’Anti-Œdipe et Mille plateaux de Deleuze et Guattari).
Baudrillard écrit donc, dis-je : « Entre l’espèce microbienne et l’espèce humaine, il y a symbiose totale et incompatibilité radicale. On ne peut pas dire que l’autre de l’homme soit le microbe – ils ne s’opposent jamais dans leur essence, et ne se confrontent pas – ils s’enchaînent, et cet enchaînement est comme prédestiné, personne ne peut le penser autrement, ni l’homme ni le bacille. » (La Transparence du Mal, 168)
Le pas de côté de Baudrillard, le pas « hors du sillon » du délire baudrillardien, établit et oppose la même dualité qu’Artaud, qui sépare entre espèce humaine & espèce microbienne. À ceci près qu’Artaud interpose Dieu – du moins dit-il qu’il aura fallu les microbes pour ressusciter Dieu. Ce que Baudrillard ne « pense » pas. En quoi il se trompe, qui ne voit pas, comme Artaud l’avait vu, que la question n’est pas, entre l’espèce microbienne et l’espèce humaine, ou entre Dieu et Satan, qu’il y ait ou non symbiose ou incompatibilité, qu’elle ne se pose pas ne serait-ce que parce qu’ils sont les mêmes, les mêmes parts du même, égales. En quoi Baudrillard rate le mythe dans lequel Artaud se tient encore, le mythe dont a toujours besoin le fou pour que son délire s’entende. Parce que dieu, ni Satan, ni le microbe, ni le bacille, tous noms du même selon Artaud, tous noms de Lui-le Momo le premier, tous noms de tous à sa suite, n’ont pas d’existence en dehors du mythe.

    4

La folie baudrillardienne était plus proche de celle de Bataille. Pas de n’importe quel Bataille précisément. Pas du Bataille d’Acéphale, qui croyait encore au mythe, ou qui crut nécessaire qu’on y croie. Qui crut même que du mythe était indispensable pour faire pendant aux grands mythes paranoïaques (catholique, fasciste, nazi). Bataille hante Baudrillard et l’a longtemps hanté. Dans le même livre, il écrit : « La viralité est la pathologie des circuits fermés, des circuits intégrés, de la promiscuité et des réactions en chaîne. C’est une pathologie de l’inceste, pris dans un sens large et métaphorique. Celui qui vit par le même périra par le même. L’absence d’altérité sécrète cette autre altérité insaisissable, cette altérité absolue qu’est le virus. » Baudrillard recrée de l’autre : du bacille, c’est son mot ; du virus, c’était celui d’Artaud. Bataille, pour une fois plus conceptuel, parle de « part maudite », mantra qu’on a été longtemps sans comprendre ni citer (mais qu’on cite partout depuis, et sans plus le comprendre). Baudrillard, lecteur parmi les premiers et les plus avertis de Bataille, le comprend qui lui prête cet énoncé : « Tout ce qui expurge sa part maudite signe sa propre mort. Tel est le théorème de la part maudite. » Disant : ce n’est pas s’expurgeant de son bacille, de son virus qu’on vivra, puisque c’est tout ce qu’il nous reste d’Autre pour ne pas mourir. Théorème à l’envers qui revient à celui d’Artaud, et s’y accorde : cette part, ce serait bien dieu même, mais mort.
Reste que : on n’aura pas assez tué Dieu, tant qu’on n’aura pas compté que Dieu est intuable. Intuable au sens où Bataille l’avait dit : « L’absence de Dieu est plus grande, elle est plus divine que Dieu. » (OC XI, 236). Au sens exactement où le mythe lui-même l’est. Où il l’est du moins en ce sens, le même : « L’absence de mythe est aussi un mythe : le plus froid, le plus pur, le seul vrai. » Ni le mythe ni dieu n’intéressent Bataille tant que cela, sinon en tant qu’ils n’opèrent plus, sinon en tant qu’ils n’opèrent plus qu’en tant que dépourvu de toute opération. Le paradoxe est alors et enfin entier, auquel Artaud n’avait pas atteint (qui n’en avait pas le goût), auquel Baudrillard n’atteindra pas (qui n’aura pas su abandonner la sociologie à temps, à la différence de Bataille). Ce qui l’intéresse, c’est le sacré. La folie de Bataille a atteint au stade où peu importait la nature du sacré (mystique, sexuel, etc.), où ce qui importait c’était sa contagion, seule communication selon lui (mot essentiel devenu par l’usage incompréhensible)), communication de nature intrinsèquement contaminationnelle. »

Revue Lignes – Editions Lignes

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Revue Lignes, Pour un nouvel internationalisme, articles de Kristin Ross, Jean-Luc Nancy, Susanna Lindberg, Boyan Manchev, Dalie Giroux, Artémy Magun, Bernard Stiegler, Marcia Cavalcante Schuback, Serge Quaduppani, Franco Berardi, Sidi-Mohamed Barkat, Frédéric Neyrat, février 2020, numéro 61, 170 pages

d

Se procurer Pour un nouvel internationalisme

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