La vie absolue, par Victor Segalen, écrivain

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Victor_Segalen_Chine_1917

J’ai beaucoup d’admiration pour Victor Segalen (1878-1919), son parcours, sa droiture, ses recherches – en Polynésie sur les traces de Gauguin, en Chine du côté des stèles et de la grande statuaire -, son ambition littéraire.

Alors qu’il est reparti en Chine dans le but d’y recruter des travailleurs pour la France, il écrit à sa chère épouse Yvonne, de Shanghai le 27 avril 1917, une longue lettre importante, définissant son unité d’homme et d’écrivain : « Il ne faudra jamais plus douter de moi, et m’accepter dans toutes mes conséquences. Tu ne peux me diviser, aimant une partie de ma vie, répudiant jalousement toute une autre. Tu peux le faire, ni au passé, ni à l’avenir, sans répudier aussi le meilleur de toi-même. Et puis, il faut savoir comprendre, donc posséder, ce qu’est la vie monstrueuse d’un artiste – et tout ce que le destin exige de lui. D’abord de vivre, c’est-à-dire d’être viable ; d’avoir un corps avec les différents attributs ; de manger, de se reproduire. Ceci est facile quand on est sain. Mais l’artiste néglige et dépasse ceci, qui est fondamental à l’homme qu’il doit être, et qui pourtant ne lui servirait à rien. Car il ne doit pas être semblable aux autres. Et dès lors, ce qui est utile, bienfaisant et réconfortant aux autres, ne lui sert plus de rien… Il doit vivre sur lui-même. Dans les moments de force, rien n’est plus aisé. Dans les moments de fatigue, il n’a point les ressources des autres, mais il se débat contre lui-même, et ne doit compter que sur lui – et parfois sur un autre être inespéré qui le comprend… De toute façon, il lui faut traiter au fond de son âme avec des forces, des notions, des inventions qui n’ont pas encore de catégories – des êtres larvaires qu’il doit mettre au monde… C’est pourquoi il est un peu étonné et parfois rebuté quand il lui faut en venir à la discussion, à l’apostolat, à la justification de lui-même. Il n’a pas d’autre raisonnement que son œuvre. Ou bien l’on accepte son œuvre, et il faut l’accepter lui-même en entier, dans tous les tâtonnements ivres, fous, hallucinés ou radieux qu’il projette, – ou bien, si on le répudie en un seul de ses points, il faut se détourner et perdre tout le suc de son œuvre. Un artiste n’est pas dissociable, n’est pas condamnable pour celui qui, l’ayant accepté, aimé, compris, croit un beau jour s’apercevoir d’une faiblesse, en lui. Car il s’occupe de choses trop douloureuse ou trop profondes pour qu’on ne lui fasse pas crédit de l’apparence, des gestes, et de la comédie quotidienne. Et même, quand il s’explique, il doit employer des mots usagés, des notions explicites, lui, dont la seule raison d’être est d’exprimer ce qui n’a pas été dit ! [je noircis] »

Voilà, c’est pour de telles lettres qu’il faut absolument se plonger dans la correspondance de cet admirateur de Rimbaud (être voyant, ou rien), médecin de marine, archéologue, sinologue, photographe, musicien, « mais par-dessus tout poète » (Dominique Lelong et Mauricette Berne), dont les éditions Gallimard publient, après une première édition complète chez Fayard en 2004, un florilège de deux 200 lettres – sur 1530 recensées, rassemblées patiemment pendant plus de cinquante ans par sa fille Annie Joly-Segalen.

Victor Segalen le Brestois , c’est la quête du Divers, bien loin des fadaises de l’exotisme, notamment dans les espaces du dedans – étranger à soi-même.

Vagabond des confins, écrivant sans cesse, et dès que son travail de médecin lui en laisse le temps, il aura publié de son vivant les excellents Les Immémoriaux, Stèles et Peintures, ainsi qu’un roman, René Leys.

Il écrit à ses parents (pudiquement), à Claude Debussy, à Paul Claudel (débat sur le catholicisme, quand il se revendique de plus en plus taoïste), à Georges-Daniel de Monfreid, à son fils Yvon (il construit ses lettres comme de véritables récits d’aventures pour enfant), et surtout à son épouse, confidente et première destinataire de son œuvre en cours.

Lucide, il comprend à son dernier voyage que la Chine, exsangue, n’est plus pour lui, qui mourra quelques mois plus tard dans des conditions mystérieuses dans le chaos rocheux de la forêt de Huelgoat (Finistère).

En Polynésie, en 1903, l’ami de Saint-Pol-Roux s’était déjà rendu compte des ravages apportés par la peste occidentale sur la civilisation maorie, rassemblant les dernières affaires de Gauguin, pour les sauver d’une destruction certaine : « … leurs dieux Maori ont disparu à l’importation de nos croyances Méditerranéennes et Sémites. La Bible les a frappés. Christos a tué Taaroa. Ainsi pensait Gauguin, ce très pur artiste réfugié ( !) aux Marquises, vers qui, depuis mon départ de France, je pérégrinais affectueusement, et que j’ai rejoint enfin, mort ; « les dieux sont morts, et Tahiti meurt de leur mort », ai-je pu déchiffrer en épigraphe à l’entrée de cette case Marquisienne où malgré le nu de la vente publique j’ai senti flotter quelque chose de grand… J’aurais pleuré. » (août 1903 à Louise Ponty, amie de Bordeaux, tante du philosophe Maurice Merleau-Ponty).

Puis : « Gauguin fut de ces « indépendants » superbes qui osèrent s’affirmer comme au-delà de toute règle, de tout poncif, et marcher droit vers leur vision, et crier leur haine de l’ignoble foule. Les autres s’appellent Manet, Monet, Degas, Pissarro, Renoir, Van Gogh. »

Lorsqu’on ne se trompe pas en peinture, tout est compris, n’est-ce pas ?

« La Durance a ramené à Tahiti les quelques pauvres choses qui lui restaient encore. On vend. Je ferai acte de piété en réunissant le plus de ces notes, de ces livres, de ces manuscrits que moi seul ici puisse savourer – et je tiens à cet orgueil – car ce sont toutes les affections qui s’y parsèment ; toute cette famille du Mercure de France, tous les chers « miens » de Paris.. »

Oui, il faut parfois qu’un homme soit là.

Mais, il faut repartir, aller ailleurs, très loin, changer de cap, ne pas s’engluer.

A Jules de Gaultier, le 20 mai 1908 : « Je me suis donc mis à l’étude du Chinois. Tout compte fait, j’attends beaucoup de cette étude, en apparence ingrate ; car elle me sauve d’un danger : en France, et mes projets actuels, menés à bout, quoi faire ensuite, sinon «de la littérature » ! »

De la « littérature », surtout pas non, mais vivre intensément pour qu’adviennent les phrases, les mots, les idées, oui, totalement oui.

Comme lors de ses équipées en territoire chinois (Yvonne en est la première destinataire).

A Claude Debussy le 6 juin 1910, cette description merveilleuse : « Le Temple du Ciel est la merveille de Péking et de la Chine. Il ne répond à rien, il ne s’inspire de rien si ce n’est de son objet même qui est d’honorer le Ciel. Pour cela, outre les enceintes, les fossés, les parcs et les ponts, les pagodes et les kiosques dispersés dans une étendue immense, il y a surtout (non pas ce triple chapeau chinois qu’on distribue sous ce nom sur les timbres), il y a l’esplanade d’offrande. C’est une triple terrasse de marbre, toute ronde comme la coupole du Ciel, entourée d’une enceinte aux tuiles bleu sombre, comme la couleur du ciel profond. Aux quatre points cardinaux, quatre arcs de triomphe, de marbre, tout sculpté de nuages (qui habitent le ciel), ouvrent vers les quatre espaces. La terrasse supérieure est nue, sans un décor autre que sa balustrade (de nuages toujours) sans un kiosque, sans un pavillon, sans un temple, sans un toit autre que la coupole du Ciel (dieu imprécis), que l’Empereur, une fois par an, au solstice d’automne, vient honorer ici. »

Présence, absence, présence.

A sa femme – magnifique amour d’une vie -, le 30 mars 1905 : « il fallait donc que je te rencontre. Amie, après mon grand voyage solitaire : il fallait que nous venions l’un vers l’autre. »

Puis, Victor Segalen disparaît, en tombant, à l’envers du ciel.

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Victor Segalen, Lettres d’une vie, édition établie, présentée et annotée par Dominique Lelong et Mauricette Berne, Gallimard, L’Imaginaire, 2019, 550 pages

L’Imaginaire – Gallimard

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