Une histoire du cinéma vagabonde, par Michel Ciment, critique, écrivain

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Theo Angelopoulos, Le voyage des comédiens, 1975

Résume-t-on Une vie de cinéma quand l’auteur s’appelle Michel Ciment, maître de conférence honoraire en civilisation américaine à l’université Denis Diderot – Paris VII, auteur de nombreuses monographies (Kubrick, Angelopoulos, Losey, Rosi, Kazan, Schatzberg, Boorman, Campion), collaborateur à la revue Positif depuis 1963, parmi toute une foule d’autres activités et responsabilités (émissions de radio, participation à des jurys…) ?

Une vie de cinéma se déguste en fonction de ses chapitres : voyages dans des cinématographies (soviétique, italienne, ophulsienne), rencontres (Pinter, Llosa, Kertesz, Gainsbourg, Jeanne Moreau, Jean-Louis Trintignant), hommages (Angelopoulos, Bellochio, Boorman, Brizé, Chéreau, Frears, Leigh, Losey, Miller, Papatakis, Pintilie, Polanski, Rappeneau, Resnais, Rosi, Ruiz, Sautet, Schlöndorff, Skolimoski, Wilder), essais (Muriel ou le temps d’un retour, La Baie des Anges…), controverses.

Le menu est copieux, et offre une plongée passionnante dans l’histoire du cinéma de ces dernières décennies.

Je me jette en premier lieu sur les entretiens avec trois Prix Nobel de littérature sur le cinéma.

D’abord avec Harold Pinter, « l’un des maîtres scénaristes aujourd’hui », ayant collaboré avec des auteurs chers au critique, Joseph Losey, Elia Kazan, Jerry Schatzberg, pour L’ami retrouvé, bâti d’après la belle œuvre de Fred Uhlman, dont l’adaptation est ici longuement questionnée.

Llosa : « Si vous envisagez un metteur en scène comme John Ford, il est à la fois un cinéaste important et un réalisateur de films pour grand public, exactement comme Hugo, Alexandre Dumas, Eugène Sue ou Dickens il y a un siècle. (…) J’ai plusieurs fois vu Senso, avec sa richesse baroque au service de l’histoire. Je ne suis pas contre le cinéma littéraire, malgré mon goût pour le western et un cinéma fonctionnel, j’apprécie les subtilités de certains formalistes. J’aime Orson Welles. Si j’avais été cinéaste, j’aurais voulu être Welles plutôt que Buñuel, car son ambition démesurée est l’équivalent des grands romanciers. Et la tragédie du cinéma est justement de n’avoir pas permis à un homme comme Orson Welles de développer son œuvre. »

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Theo Angelopoulos, Le voyage des comédiens, 1975

Imre Kertesz, ayant adapté lui-même son livre majeur, Être sans destin : « Ce n’est pas un film sur les camps mais sur le cheminement d’une personne. Mon but n’est pas de représenter l’Holocauste au cinéma, ce qui est impossible, mais de montrer les stades d’une Passion, l’itinéraire d’un être où l’Holocauste est frôlé, car il fait partie de cette vie, une vie qui se dirige vers cet état que j’appelle « être sans destin ». Le livre et le film évoquent la progression d’une âme à travers les camps de concentration. (…) Ma position vis-à-vis de la solution finale est diamétralement opposée à celle de Spielberg [dans La liste de Schindler]. Chez Spielberg, c’est quasiment le triomphe de la survie qui est montré, alors que chez moi c’est la perte des principes de l’humanité, des valeurs humaines, qui est au centre. Par ailleurs, j’ai trouvé son film factice. »

Autre personnalité encore avec Serge Gainsbourg – dont on a trop oublié les films, Equateur, Je t’aime moi non plus, Stan the flasher… – interrogé sur Charlotte for ever (1987) : « Mes films n’ont pas fait beaucoup d’entrées, mais ils tiendront sur la longueur. Combien d’entrées a fait L’Atalante ? Et pourtant le film de Vigo est d’une beauté… Ce film doit faire une carrière internationale. S’il avait été fait ailleurs, et par un autre que moi, il aurait été analysé. Un film français, venant d’un showman, on l’a écrasé. (…) Chez moi, j’ai le joujou pour me flinguer. Mais je ne veux faire de peine ni à Charlotte, ni à mon petit garçon. Donc no way. Par contre, dans ma tête, c’est ça : arrêt-image. Je sais bien qu’André Chénier, sur l’échafaud avant qu’on lui coupe la tête, a déclaré : « J’avais pourtant tant de choses à dire. » Moi aussi, j’en ai à dire, et je ne suis pas encore sur la bascule. »

Chacun choisira tel ou tel article selon ses intérêts, son flair, le hasard, ou le parfum du crime.

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Theo Angelopoulos, Le voyage des comédiens, 1975

Par exemple le génial Roman Polanski, décrit en quelques pages – Michel Ciment a l’art du précipité biographique mêlé à la finesse de l’analyse : « Espiègle et grave, moderne et classique, émotionnel et distant, précis dans sa préparation et capable d’improvisation, épris de réalisme mais hanté par l’imaginaire, mêlant souvent la comédie en surface avec la tragédie en profondeur, Roman Polanski est nourri de contradictions et si rebelle aux étiquettes qu’il n’a cessé de déconcerter. (…) Polanski est un conteur-né et rien ne le fascine tant que de faire en sorte que le public soit à l’intérieur du film, littéralement absorbé par le monde qu’en démiurge il a recréé. »

Raul Ruiz ? « Cent vingt films et une seule mort »

Claude Sautet « Un peintre des passions humaines »

Joseph Losey ? « L’analyse subtile des gouffres du psychisme »

Patrice Chéreau ? « Un cinéma nommé désir »

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Theo Angelopoulos, Le voyage des comédiens, 1975

Bouleversant éloge de Theo Angelopoulos, « l’un des plus grands artistes de notre temps », mort au Pirée le 24 janvier 2012 percuté par un policier en motocyclette alors qu’il marchait sur le périphérique à la recherche d’un lieu de tournage : « Quelle énergie, quelle intégrité, quelle ténacité il lui a fallu pour réussir pendant quarante ans à accomplir une œuvre d’une telle cohérence et sans la moindre concession ! (…) La mélancolie, le temps, la mémoire irriguent son œuvre et s’expriment dans son goût du voyage, des paysages embrumés de la Grèce du Nord, dans ses fabuleux passages du présent au passé à l’intérieur d’un même plan-séquence et qui nous avaient bouleversés en découvrant Le Voyage des comédiens, une des dates essentielles du cinéma moderne, lors de sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs cannoises. »

Voilà, c’est magnifique, le témoignage est direct, cultivé, et rappelle à quel point le cinéma est un art majeur.

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Michel Ciment, Une vie de cinéma, préface d’Edouard Baer, Gallimard, 2019, 510 pages

Site Gallimard

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Se procurer Une vie de cinéma

 

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