Le kaki de nagori, le goût des saisons, par Ryoko Sekiguchi, écrivain

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« Mademoiselle, je suis beaucoup plus âgé que vous, et je ne sais si je pourrai encore goûter ce légume l’année prochaine. »

Le goût de Nagori est celui de la saison qui s’enfuit, emmenant avec elle toute une palette de légumes, fruits, saveurs, couleurs et odeurs.

C’est un départ annuel, un voyage à regret, pour des retrouvailles espérées, si l’on a la chance de rester en vie.

Ryoko Sekiguchi, auteure du très beau Fade (Les Ateliers d’Argol, 2016), écrivain et poétesse publiant en japonais depuis 1988, et en français depuis 2001, en a fait l’objet d’une méditation dans un livre où les mets sont d’abord considérées comme des émotions.

Y a-t-il une contre-saison comme on évoquerait une contre nature, lorsqu’un aliment vous est présenté en-dehors de sa production locale évidente ?

« Fait-on un vœu en mangeant le premier kiwi de l’année ? » Oui, l’idée est bonne, je la reprends, pour ces fruits sachant pousser en abondance dans le Nord de la France, ou à la pointe de la Bretagne.

« Qui sait distinguer les variations du goût de l’avocat selon les saisons, et selon les provenances ? » Avouez-le comme moi, nous sommes, en matière de subtilités avocates, bien barbares.

« On dit souvent des Japonais, précise Ryoko Sekiguchi, qu’ils sont sensibles aux saisons. Les Japonais eux-mêmes se vantent de cette qualité. On s’extasie d’apprendre que le calendrier japonais traditionnel compte vingt-quatre, voire soixante-douze saisons, chacune bénéficiant d’une appellation évocatrice du moment de l’année qui lui correspond. C’est dire en quelque sorte : plus il y a de saisons, mieux c’est. »

Tant de nuances, n’est-ce pas merveille ?

« Au demeurant, les capitales historiques (Kyôto, Kamakura et Edo – le Tôkyô actuel) jouissent d’un climat tempéré, avec quatre saisons bien distinctes, propres à susciter toute une littérature en rapport avec les saisons. »

Le haïku n’est-il par excellence cette attention portée aux variations de la nature et à la saison comme destin, rencontre d’une linéarité temporelle et d’une perception cyclique des événements ?

Nagori, c’est le parfum de ce qui se termine, un goût d’arrière-saison porteur de nostalgie, une douce souffrance concernant le temps lui-même ressenti comme un adieu.

« Le kaki de nagori, par exemple, a un goût plus rond et miellé, d’où l’amertume et l’astringence ont presque disparu. Délices de l’hiver, les laitances du poisson fugu s’apprécient également en nagori, quand elles développent une taille plus importante qu’en début de saison. (…) Autrefois les Japonais appréciaient les mandarines encore vertes et acides. Aujourd’hui, les consommateurs préférant les produits plus sucrés, ces fruits pas mûrs n’apparaissent que très rarement sur les étals des marchés. »

Un plat réussi sera l’association d’ingrédients perçus comme des êtres à part entière, chacun allant chercher le goût de l’autre pour en révéler la meilleure part.

« Parfois, c’est l’imagination d’un goût inconnu qui fait le détour par un ingrédient, ou qui initie une aventure odysséenne avec un produit fermenté. Faire se rencontrer une vie et une autre, c’est les promettre toutes deux à une vie nouvelle. Deux vies qui ont connu des temporalités, des âges et des saisons différentes se retrouvent sur un même plan, et deviennent capables de vivre une autre vie, une fois assimilés. »

Voilà la véritable démocratie, vivre pleinement la saison, avec l’autre, en changeant dans l’échange sans se dénaturer.

Pensionnaire à la Villa Médicis, Ryoko Sekiguchi relate enfin cette expérience d’un an comme un temps de disponibilité absolue, permettant de vivre les quatre saisons « en une seule fois », avant de révéler : « Tout ce que j’ai écrit ici, je l’ai appris à Rome. »

Coda : « J’ai toujours écrit sur la mort, pour les morts. Pour une fois, je voulais écrire un livre sur la vie. Ou sur la mort qui est la continuité de la vie. Sur les morts qui cohabitent avec la vie. Parce que c’est cela, les saisons. Les morts ou les disparitions successives qui laissent la place à d’autres vies, mais qui un jour font retour. »

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Ryoko Sekiguchi, Nagori, La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter, Folio, 2020 – première édition P.O.L., 2018 -, 144 pages

Site Gallimard

Editions P.O.L.

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