Einstein, génie, humaniste, et simplement homme

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« Le soleil me revigore et fait disparaître le hiatus entre moi et ça. »

Lorsqu’il entreprend en 1922-1923 avec son épouse Elsa un voyage de cinq mois et de demi au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, Albert Einstein est une star mondiale, connue et respectée par tous, sa théorie de la relativité ayant été validée en 1919.

Passant par Hong Kong et Singapour, il séjourne aussi à deux reprises en Chine, et au Japon pour une tournée de conférences de six semaines, puis en Palestine et en Espagne, le voyage international d’un éminent scientifique allemand prenant une valeur géopolitique indéniable après la défaite de la Première Guerre mondiale, et les humiliations subséquentes.

En outre, explique William Marx, ce voyage lui permet « d’échapper à l’atmosphère anxiogène de Berlin » alors gangrénée par les activistes d’extrême droite ayant assassiné un de ses amis.

La publication intégrale de son Journal de voyage chez Payot-Rivages permet de découvrir les pensées quotidiennes du génial physicien, ses impressions rédigées en style télégraphique, ses réflexions quelquefois satiriques, mais aussi la façon dont les stéréotypes quant au sujet des races peuvent influencer son regard, en particulier concernant les Chinois et le « péril jaune ».

Marx évoque à ce propos « un racialisme d’époque, qui consiste à biologiser des faits de toute sorte, et qui n’épargne pas les juifs », tout en ne prenant pas suffisamment en considération les « déterminismes socio-économiques » amenant les peuples à adopter tel ou tel comportement.

Marseille où le couple embarque ? « Ruelles étroites. Femmes plantureuses. Existence végétative. »

Beauté et précision des descriptions : « La nuit, mer magnifiquement phosphorescente. Les crêtes de vagues avaient à perte de vue un éclat bleuâtre. »

Méditations informées par la théorie des climats : « A midi, passage magnifique par le détroit de Messine. Des deux côtés, paysage de montagnes nues et austères. Villes pareillement austères, prédominance de l’horizontale. Basses maisons plates et blanches. Impression d’ensemble orientale. Température en hausse constante. Suis convaincu que les Grecs et les juifs de l’Antiquité classique vivaient dans une atmosphère moins amollissante. Ce n’est pas un hasard si la zone de la vie intellectuelle active a depuis lors glissé vers le nord. D’autant plus agréable de vivoter. On satisfait plus facilement ici son aspiration au contentement, parce que, même pour désirer activement, il fait déjà presque trop chaud. »

Le Japon : « Des âmes pures comme nulle part ailleurs parmi les hommes. On ne peut qu’aimer et admirer ce pays. »

Le 1er janvier 1923 : « Shanghai peu réjouissante. Avec une foule de domestiques chinois, les Européens sont paresseux, sûrs d’eux-mêmes et creux. »

Tel-Aviv : « L’activité que les juifs ont déployée en quelques années dans cette ville suscite la plus grande admiration. Ville hébraïque moderne sortie de terre et dotée d’une vie économique et intellectuelle intense. Nos juifs sont un peuple incroyablement actif ! »
Tolède : « Un des plus beaux jours de ma vie. Ciel radieux. Tolède comme un conte de fées. Un vieil homme passionné, qui aurait écrit des choses importantes sur le Greco, nous guide. Les rues et la place du marché, vues sur la ville, le Tage et ses ponts de pierre, les collines couvertes de pierres, la plaine charmante, la cathédrale, la synagogue. Coucher de soleil aux couleurs incandescentes sur la route du retour. »

Lors de son voyage, Einstein est aussi touché par l’exploitation humaine qu’il constate un peu partout, supportant mal les lois de la domination coloniale : « Impression d’une atroce lutte pour la survie d’hommes doux généralement laissés à l’abandon et qui, le plus souvent, paraissent abrutis. »

« Tout le chemin était plein de Chinois, hommes, femmes et enfants qui traînaient en gémissant des briques jusqu’en haut. Peuple le plus misérable de la Terre, cruellement exploité et éreinté, traité plus mal que le bétail en récompense de son humilité, de sa douceur et de sa frugalité. »

Constamment photographié, objet de tous les regards (de la foule, des confrères, des ambassadeurs, des hommes politiques), le physicien accepte stoïquement ce rôle, portant une haute idée de la science comme bien international et progrès.

« Trop d’amour et de petits soins pour un simple mortel. Arrivée à la maison, crevé. »

Dans toute cette agitation, et les discussions entamées par lettres avec Planck et Bohr, des idées continuent de s’élaborer, Einstein ne se trompant pas de cap : « Nouvelle idée pour le problème électromagnétique de la théorie de la relativité. »

« Travaillé dur sur mon problème malgré la chaleur. Cela progresse, avec de nombreux revers. »

Durant son voyage, Albert Einstein a reçu le prix Nobel, sans en faire mention dans son journal.

Comme une évidence.

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Albert Einstein, Journal de voyage, édition et notes de Ze’ev Rosenkranz, traduction de Stéphane Z&kian, préface de William Marx, Bibliothèque Rivages, 190 pages

Bibliothèque Rivages

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