Un bassin initiatique, par Chantal Thomas, écrivain

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« Il y aurait d’un côté les filles fusionnelles avec leur mère, éperdues de caresses et de mots tendres. De l’autre, les filles amoureuses de leur père. Celles-ci sont vigilantes et distantes. Gardiennes d’un secret qu’elles savent partagé. »

La collection qu’a conçue et que dirige Colette Fellous au Mercure de France, Traits et Portraits, repose sur un double principe d’amitié (philia) et d’admiration.

Qu’il s’agisse d’écrivains (Pierre Guyotat, Yannick Haenel, Michaël Ferrier, Erri De Luca, J.M.G. Le Clézio), de cinéastes (Chantal Akerman, Christophe Honoré), de plasticiens (Pierre Alechinsky, Jan Voss), de chanteur (Arthur H), photographe (Willy Ronis), acteur (Denis Podalydès), couturier (Christian Lacroix), psychanalyste (J.-B. Pontalis), philosophe (Jean-Christophe Bailly), on s’aperçoit très vite que chacun s’y sent bien, et a conscience du privilège d’y inscrire son nom.

La logique générale de cette collection, où la vitalité créative en tous domaines est célébrée comme un art de vivre, est barthésienne, c’est-à-dire d’une recherche, en mots et images (chaque livre est accompagné de choix iconographiques personnels), des mythèmes autobiographiques, des motifs récurrents, des notes de fond formant le paysage premier d’une existence, son arrière-pays jusqu’alors informulé.

Confié à l’essayiste et romancière Chantal Thomas, grande spécialiste du Siècle des Lumières et des tempéraments libertins, son vingt-huitième volume intitulé De sable et de neige est un retour en enfance du côté du bassin d’Arcachon et des sensations premières.

Excursions au Cap Ferret, blockhaus ambivalents des premières amours, ramassage de pommes de pin, dîner d’huîtres chez Hortense, soie de la dune du Pilat, cueillette des mûres.

« J’appartiens à l’âge de la cueillette. Une sorte de blocage archaïque m’a arrêtée à ce stade. Et quand j’ai commencé non de pouvoir lire mais de prendre le goût de lire, j’ai pensé que j’irais à travers des milliers de pages animée de l’esprit de cueillette, j’empilerais au fur et à mesure de leur découverte des mots, des phrases, des tournures dans un baluchon extensible, qui aurait la vertu de s’alléger tout en s’accroissant. »

Sensualiste, Chantal Thomas est une adepte de la force de l’éphémère, de l’instant considéré comme une totalité.

Le phénomène des passes océaniques, appris très tôt, relève d’un enseignement initiatique : telle est la vie en ses turbulences, demandant de savoir naviguer avec finesse entre ses multiples écueils et drames.

A la façon du jeu du Fort-Da, l’auteure de La vie réelle des petites filles (Gallimard, 1995) se souvient de ses oublis, trouvant dans la littérature la formule magique du ressouvenir.

De sable et de neige se situe entre Atlantique et Japon, entre présence et mort soudaine, figure du père et mutisme, d’où procède peut-être l’écriture au présent duratif : « J’ai repris ma marche le long de l’eau. Je ne sentais pas la fatigue, tant l’immensité de ces plages a un pouvoir aspirant. »

Comme les voyages (Algérie, Pérou, Saint-Pétersbourg), la peinture – splendeur de la Fillette à l’oiseau mort, d’un peintre anonyme du début du XVIème siècle, exposée au musée des Beaux-arts de Bruxelles -, ou la langue de Mme du Deffand tant aimée, totalement femme.

Le sable est pour Chantal Thomas une anti-école, la matière même de l’enfance, que W.G. Sebald cet ange exterminateur fabuleux associe à la poussière de la dévastation dans les Anneaux de Saturne.

Mais De sable et de neige est aussi un livre sur le père, travailleur à l’usine de la Cellulose de pin, navigateur solitaire – parties de pêche, odeur de vent marin -, des journées de ski à la montagne et à Arcachon, le matin du 21 février 1956, alors qu’il avait neigé abondamment durant la nuit.

Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. »

Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). 

Peut-être Kyoto, où s’achève le livre de Chantal Thomas, est-elle la ville des fantômes, le sanctuaire privilégié des belles âmes, une neige de noms emportés à retenir, sauver, rappeler.

Telle est la fonction de la littérature, chant et tombeau.

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Chantal Thomas, De sable et de neige, avec des photographies d’Allen S. Weiss, Mercure de France, 2021, 204 pages

Mercure de France

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