Se réveiller des contes amers, par Sandra Lucbert, écrivain

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Sandra Lucbert : « Ce livre est un essai de traduction – ou d’interprétation des rêves. Ma participation à l’effort de réveil. »

James Joyce : « L’histoire est un cauchemar, dit Stephen, dont j’essaie de me réveiller. »

William Shakespeare, Macbeth : « L’histoire humaine, c’est un récit raconté par un idiot plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » – oui qui signifie surtout ce que les dominants souhaitent imposer comme narration.

Nous en avons assez des petits marquis sinistres nous faisant la leçon en matière d’économie.

Assez de leur pédagogie pour les enfants attardés que nous sommes à leurs yeux. Pas assez modernes, pas assez contemporains, pas assez adaptés – il faut nous expliquer ce que nous ne comprenons pas, ou pas bien, ou pas assez bien.

Assez de leur mépris de classe, assez de leurs calculs sur fond de néant, assez de leur moralisme cachant des vilénies bien pires que nos petits péchés quotidiens.

En lisant d’une traite le court volume de Sandra Lucbert, Le ministère des contes publics, paru chez Verdier, l’horizon s’ouvre de nouveau, les yeux sont décillés, on respire mieux.

Vous avez bien lu, contes et non pas comptes, car il s’agit d’une guerre de fabulation menée stratégiquement au cœur du langage.

Pas la peine de discuter, il faut vous redresser, camarades, la pantomime le veut, il faut être courageux, n’est-ce pas ?

A la fin des Cannibales, Montaigne se questionne sur la soumission volontaire (un des effets des discours tenus incessamment par la tyrannie) : « souffrir une telle injustice [sans prendre] les autres à la gorge, ou [mettre] le feu à leurs maisons ? »

Piperie des préfets parlants parlés naturalisant les énoncés économiques.

Hypnotisme. Envoûtement. Ensorcellement.

Mantra négatif de lalangue automatisée : « LaDettePubliqueC’estMal. »

Entendre Léo Ferré (ironique ?) : « Faut laisser faire les spécialistes ».

Revoir le film d’Eyal Sival et Rony Brauman, Un spécialiste. Portrait d’un criminel moderne (1999) – à propos d’Aldof Eichmann.

Sandra Lucbert : « Ce qu’on nous a retiré, c’est l’aptitude politique. Une aptitude, pourtant, que Zeus nous avait expressément attribuée – à tous. Et que des expertises techniques prétendent supplanter – nous ramenant à l’inintelligence collective. »

Qui cite encore Montaigne : « L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et à son tour après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant de main en main : de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès naturel. »

Ils nous imposent leur grimace, leur gueule (Witold Gombrowicz), ils nous cuculisent (idem), les médecins de l’économie hégémonique sont des Diafoirus doucereux, et dangereux agitant comme médecine la tropologie de LaDette.

On privatise, on démembre, on joue sur les marchés, on appauvrit le plus grand nombre, on organise le désert.

Trop d’impôt tue l’impôt ?

Prospérités du vice – se parant de vertus -, infortunes de la vertu – pouvant avoir des vices.

Les pulsions des puissants ? « Elles enfoncent les codes du travail, éparpillent les outils de redistribution – font gazer les mécontents. »

Il faut maîtriser les dépenses, il faut faire la réforme des retraites, il faut rassurer les propriétaires.

Le ton caustique de l’essai de lucidité de Sandra Lucbert est une dernière politesse avant que le prédicat effacé ne se transforme en pavé dans la tronche.

Les Rita Mitsouko : « C’est comme ça, la la la la. » 

Shopenhauer : « Si elle n’a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n’a aucune raison d’être dans le monde. Car il est absurde d’admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde ne soit qu’un pur accident et non le but même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai une exception ; mais le malheur général est la règle. »

Ah oui ?

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Sandra Lucbert, Le ministère des contes publics, Verdier, 2021, 142 pages

Editions Verdier

A et B discutent de la vie sur Terre, de la misère, de la souffrance, de l’agressivité chez les animaux, de l’amélioration de l’espèce, du goût de la torture chez les humains, parce que… « l’homme est un animal qui n’est pas fini. »

B : « Pourquoi l’espèce la plus sophistiquée de tout le règne animal est devenue le prédateur le plus féroce et le plus cruel ? »

A : « Pourquoi quand tu te mets debout, quand tu libères la main, le regard, la parole et le chant, tu finis, fatalement par fabriquer la bombe atomique ? »

Notre cerveau a trop grossi, les accouchements sont douloureux.

L’homme est une proie facile, il a peur, il s’arme, il invente des mythes.

A : « ‘Pourquoi les hommes sont-ils si méchants ?’ On retombe au final toujours sur la même réponse : c’est parce qu’on est des animaux… pas finis, super peureux, avec un gros cerveau, plein d’armes… et qui trouvent un certain réconfort dans la mise à mort de leurs congénères. »

Et B-A/A-B de citer Tocqueville, De la démocratie en Amérique : « Une foule innombrable d’hommes semblables et égaux tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. » 

Benoît Lambert, Bienvenue dans l’espèce humaine, Les Solitaires Intempestifs, 2016, 64 pages

Les Solitaires Intempestifs – site

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Se procurer Le ministère des contes publics

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