Sur l’avilissement, le rêve des machines, par Günther Anders, philosophe

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« Cessez d’être un instrument, Powers. Devenez un être humain. »

Günther Anders (1902-1992) fait partie de ces auteurs fondamentaux qu’il faut sans cesse relire, ou du moins garder en tête.

Les éditions Allia publient aujourd’hui deux lettres de l’auteur de L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), textes adressés à Francis Gary Powers – restés sans réponse -, pilote américain arrêté en mission clandestine en URSS en 1960.

Inquiet du risque de guerre nucléaire, Günther Anders envoie ainsi à l’espion incarcéré à Moscou une première Lettre sur l’ignorance (en anglais), suivie de Le Rêve des machines (en allemand), écrit resté jusqu’à ce jour inédit, et retrouvé à la bibliothèque nationale de Vienne où sont hébergées les archives Anders.

Ayant eu vent des remords du pilote américain, le premier époux de Hannah Arendt lui écrivit, comme il le fit lorsqu’il s’adressa également par lettre au pilote Claude Eatherly, qui participa à la mission météo précédant le largage de la bombe sur Hiroshima (lire le fondamental Hiroshima est partout, 1982) et qui avait exprimé avec force ses regrets dramatiques (insupportables pour le pouvoir américain, il fut interné).

« Aux yeux d’Anders, écrit en préface son traducteur Benoît Reverte, Powers représente une figure exemplaire de la condition de l’homme contemporain telle qu’il l’a théorisée sous l’expression « décalage prométhéen ». Le développement des systèmes techniques a connu une réussite si fantastique que l’homme qui utilise des instruments aux effets démesurés n’est plus capable de se représenter, ni d’éprouver, ni d’imaginer, même après coup, les conséquences de ce qu’il a déclenché. »

Ecrivant sa lettre à Powers le 6 août 1960, Anders se souvient bien entendu de la date anniversaire de la catastrophe d’Hiroshima, quinze ans plus tôt, évoquant un événement tellement immense que celui-ci ne peut cesser d’avoir lieu, encore et encore, à chaque instant.

« Car il y a une règle, écrit-il magnifiquement, selon laquelle les événements qui n’ont pas été assimilés sont condamnés à rester présents, une façon de punir, pour ainsi dire, cette omission ; ils ne sont pas autorisés à appartenir au passé. »

Le pilote ayant largué la bombe nucléaire, se contentant d’appuyer sur un levier, ne savait rien, il était ignorant se croyant sachant, parangon de vertu à la façon du Nazi Eichmann exécutant au mieux les ordres ignominieux que lui imposait sa hiérarchie, voire les devançant.

Comment peut-on être aussi instruits en se montrant parallèlement aussi stupides ? telle est l’une des questions essentielles de l’élève de Husserl et Heidegger.

Comment, lorsque l’on est construit malgré soi en instrument du mal paré de tous les atours de la bonne conscience, opérer un retournement du regard salutaire ?

La mise au pas des individus par une course sans fin leur demandant de s’adapter aux nouvelles techniques du moment fait d’eux des somnambules moins vivants que les machines qui les dirigent.

François Meyronnis, Yannick Haenel et Valentin Retz ont appelé « Dispositif », dans Tout est accompli (Grasset, 2019), la bascule de toute réalité dans un processus d’arraisonnement par la technique omnipotente reposant sur un esprit de calcul conduisant à la dévastation – le tournant majeur pouvant être daté de la Première Guerre mondiale.

« Lorsque Truman, précise Anders, accéda à la revendication d’utiliser la bombe tout juste achevée, il s’inclina devant le diktat du monde des appareils. Le Japon avait déjà fait connaître sa volonté de capituler, et ce à plusieurs reprises ; du point de vue militaire, l’entrée en jeu de la bombe s’avérait donc superflue. »

Mais la bombe était là, et il fallut l’utiliser.

Le philosophe appelle « règne eschatologique des instruments » cette nouvelle ère de l’humanité dans laquelle nous vivons désormais, évacuant toute idée d’extériorité.

Nous sommes devenus les pièces interchangeables (Stücken, disait-on des Juifs dans la langue du Troisième Reich analysée par Klemperer), et supprimables, d’une machine géante ayant dévoré le monde.

« Les lèvres d’acier des machines » nous broient en nous donnant l’illusion de nous remplir de félicité.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? se demandait Philip K. Dick.

La profondeur de notre servitude est sans commune mesure, les machines nous mépriseront ou nous méprisent probablement déjà, nous qui sommes si fragiles et de pauvre puissance calculante.

« Aucune image ne symbolise mieux l’avilissement actuel des hommes que l’instant d’heureuse surprise offerts à ces morituri épuisés [sortant sous les hurlements allemands des trains de la mort] lorsque leur est annoncée la douche chaude. »

De façon métaphorique, cette douche létale ne cesse de couler sur les êtres humains soumis au totalitarisme machinique et aveugle.

Nous ne mourrons qu’une fois, précise dans une forme d’ironie noire le philosophe, ce qui est un problème pour le capitalisme car nous perdons alors notre pouvoir de consommation.

« La menace actuelle , précise-t-il, ne provient pas de la tension entre deux parties du monde, l’une totalitaire, l’autre libre, mais bien plus en ce que ces deux hémisphères (aux passés, bien sûr, très différents, ce qui, à bien des égards, continue à creuser un gouffre abyssal entre elles) cherchent à s’acquitter en même temps et de la même manière de la mission totalitaire de la technique. »

Est-il possible d’arrêter le mécanisme de la catastrophe, quand le langage est lui-même vidé de toute substance par les communicants et autres propagandistes d’une parole purement instrumentale ?

« Face à cette voix qui cherche à vous tenter avec l’argument : « Si tu ne prends pas le job, un voisin le prendra », restez sourd. Car cet argument est celui des canailles qui font croire que l’absence de conscience des autres serait la justification de sa propre absence de conscience. »

Oui, faire d’abord taire de toute urgence la voix des canailles en nous.

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Günther Anders, Le Rêve des machines, traduit de l’allemand, de l’anglais et présenté par Benoît Reverte, éditions Allia, 2022, 144 pages

Editions Allia

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