Tout ange est d’angoisse, par Rainer Maria Rilke, poète

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« Qui donc, si je criais, m’écouterait dans les ordres des anges ? Et même si l’un d’eux me prenait soudain sur son cœur, je périrais sous le coup de son existence tellement plus forte que la mienne. Car le beau n’est que la porte de l’angoisse, ce seuil dont nous nous approchons tout juste, et, nous l’admirons tant parce que, dans sa grandeur, peu lui chaut de nous détruire. Tout ange est d’angoisse. Je me contiens donc et je ravale le cri de mon obscur sanglot. » (Première Elégie)

Il est des livres qu’il faut relire régulièrement, parce que nous en avons honteusement oublié les subtilités, parce que notre expérience de vie modifie la façon dont nous comprenons l’œuvre, parce que notre rapport au langage a changé, devenu peut-être plus fiévreux, plus intense, plus follement attentif à la prophétie ou à la promesse d’éternité et de salut résidant au cœur de la parole vivante.

Ainsi Hamlet, de Shakespeare, ou Lenz de Büchner, ou Au-dessous du volcan, de Lowry, ou Les Illuminations, de Rimbaud, ou La Nausée, de Jean-Paul Sartre.

Ainsi Elégies de Duino, de Rainer Maria Rilke (1923), dont la rédaction s’échelonne de 1912 à 1922, essentiellement dans le château frioulan de la princesse et mécène Marie von Thurn und Taxis, qui y avait invité son ami alors en proie à de difficiles réflexions existentielles de nature gnostique.

Dans ces dix élégies aussi fameuses que mystérieuses, voire sibyllines, résonnant profondément avec les Sonnets à Orphée publié en 1922, Rilke interroge le sentiment d’exil constitutif de la nature humaine, et qu’éprouvent peut-être avec encore plus d’acuité les poètes de nécessité.  

Pour atteindre l’unité, il y a cependant la rencontre si belle des amants dans leur abandon et possession mutuels, l’art orphique, l’expérience de la mort, la puissance animale incarnant le pur instant.

« Les amants, s’ils savaient, quelles choses étranges pourraient-ils dire dans l’air nocturne ! Il semble que tout conspire à nous dissimuler. Vois, les arbres sont, les maisons que nous habitons restent. Nous seuls glissons devant toute chose comme un courant aérien. Et tout s’accorde pour nous couvrir de silence soit par honte, soit comme un indicible espoir. » (Deuxième Elégie)

Nous sommes jetés dans l’Ouvert, cette dimension de l’illimité outrepassant les notions d’espace et de temps inscrivant notre vie dans un cadre rassurant, ce que Martin Heidegger appellera peut-être, dans l’interprétation de Bernard Sichère, le Dasein, soit l’être-là dans ce que le offre de liberté inconditionnelle, d’angoisse, et d’aventure dans l’inédit de ce qui se présente sans cesse à qui avance sans protection sur le chemin des jours.

Dans la forme d’un genre inspiré de l’Antiquité gréco-romaine, et repris abondamment par la tradition classique allemande, Rilke écrit son dénuement au cœur de la nuit dans une clarté aveuglante, donnant à voir un monde habité par des anges incarnant une énergie spirituelle brûlante.

L’amour est une issue, jusqu’à la rupture de toute attache : « N’est-il pas tant de nous libérer de l’être aimé en l’aimant et de le dépasser, en vibrant, comme la flèche quittant la corde pour devenir, serrée dans le jet, plus qu’elle-même. Car il n’est de demeure nulle part. »

La demeure est le silence, habité de voix, de chants de louange et d’effroi.

En quittant ses désirs, en mourant à soi-même, il est possible d’atteindre, comme les anges dont c’est la nature même, une sorte de courant d’éternité charriant l’ensemble même de la création depuis son origine, sans hiérarchie ni espacement.

Beaucoup de réflexions sont si fondamentales qu’il faudrait tout recopier, pour tout méditer.

« Amants, vous qui vous accomplissez l’un dans l’autre, c’est à vous que je demande ce que nous sommes. Vous vous saisissez. Avez-vous des preuves ? Voyez, il arrive que mes mains se joignent ou qu’elles recueillent mon regard usé pour l’abriter. Cela me donne un peu conscience de moi-même. Mais qui oserait trouver en si peu la force d’être ? Or, vous qui grandissez dans l’extase de l’autre jusqu’à ce que vaincu il implore : assez ; vous qui, sous vos mains, devenez plus riches, comme les grappes sous le soleil, vous qui vous abandonnez souvent parce que l’autre vous domine entièrement, c’est à vous que je demande ce que nous sommes. Je le sais, il n’y a tant de bonheur dans vos transports que parce que la caresse vous préserve, parce que la source que cache votre tendresse ne disparaît pas : en elle vous pressentez la pure durée. Car vous vous promettez l’éternité presque dès l’étreinte. Mais après avoir surmonté la frayeur des premiers regards et l’attente près de la fenêtre, les premiers pas faits ensemble, cette unique traversée du jardin : amants, est-ce encore vous ? Quand vous vous portez à la bouche l’un de l’autre et que vous vous buvez oh ! qu’étrangement le buveur s’évade de son acte. » (Deuxième Elégie)

Aimer à ce point conduit à atteindre un point où l’autre peut-être, ayant accompli son rôle alchimique, nous laisse seul avec quelque chose de plus vaste que toute présence humaine.

Notre mère nous protégeait, nous rassurait, nous cajolait, mais il y a dans l’amour pour l’amant(e) un désabritement libérant une « sève immémoriale » peuplée peut-être d’enfants morts voulant venir à nous (Troisième Elégie).

Les humains cherchent à vivre, à bâtir, à édifier, mais ils sont frappés de cécité, privés de l’instinct des bêtes, et du savoir des plantes.

« Ô arbres de la vie, à quand l’hiver ? Nous ne sommes point accordés, point avertis comme les oiseaux migrateurs. Dépassés, nous nous accrochons trop tard, tout à coup, aux vents pour retomber sur un lac indifférent. Simultanément, nous avons conscience de fleurir et de nous flétrir. Et quelque part marchent encore des lions qui, dans leur magnificence, ignorent toute faiblesse. » (Quatrième Elégie)

Ignorant qu’ils sont le plus souvent les marionnettes d’eux-mêmes, les humains vivent de semblant, à qui Rilke préfère encore le spectacle des pantins, plus vrais de leurs automatismes et de leur rigidité que les errants qui s’ignorent comme tels (Cinquième Elégie, sous-titrée, d’après une toile de Pablo Picasso, Saltimbanques).

Notre vie « s’use en métamorphose » (Septième Elégie), le dehors nous entraîne, nous manquons l’infini en nous.

Qui parvient à opérer un retournement du regard (métanoïa), état naturel du petit d’homme avant qu’il ne soit trop éduqué à la civilisation de ses parents, peut toucher le pur espace où se déploie le libre (Huitième Elégie).

Au poète de célébrer le plus simple de ce qui est, dans une sorte de chant muet, sans chercher à l’emporter comme on se croit propriétaire d’un royaume.

« Peut-être sommes-nous ici pour dire : maison, pont, fontaine, porte, cruche, verger, fenêtre, – tout au plus, colonne, tour… mais pour le dire, comprends-le bien, pour le dire de telle sorte que les choses dans leur cœur même n’ont jamais su qu’elles étaient cela ? » (Neuvième Elégie)

Nous sommes à chaque instant aux portes du sacré, que nous ne cessons de ne pas voir parce que nous gaspillons tout, jusqu’à nos douleurs.

« Mais si ceux qui sont morts infiniment, écrit au terme de sa Dixième Elégie un poète se faisant alors horacien, éveillaient pour nous un symbole, ils montreraient peut-être les chatons qui pendent aux branches d’un noisetier nu, ou la pluie au printemps qui tombe sur une terre noire. / Et nous qui pensons à la montée du bonheur, nous éprouverions ce mouvement du cœur qui nous bouleverse presque quand une chose heureuse tombe. »

En quittant le Visible pour les intensités spirituelles et amoureuses, nous entrons dans le monde de la transfiguration, peuplé des morts de tous les temps, et de leur joie d’accueil.

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Rainer Maria Rilke, Elégies de Duino, suivi d’une lettre de l’auteur adressée à Witold von Hulewicz, traduit de l’allemand par Rainer Biemel (Jean Rounault), éditions Allia, 2022, 80 pages

Editions Allia – Rilke

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