Rien d’autre qu’un fauve, par Carles Diaz, poète

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« Un moine-poète, même le plus chanceux, / sera toujours un exilé dans son monde. »

Je dois à une soirée bien arrosée à Dax avec quelques libraires libertaires de Mont-de-Marsan – ils boivent du Cochon volant, vous comprenez -, lors de la dernière édition du festival littéraire Les Rencontres à lire, organisé par l’écrivain Serge Airoldi, la découverte du poète contemporain franco-chilien Carles Diaz.

Il était environ une heure du matin, nous alternions entre discussions et danses (les post-lycéens aiment encore beaucoup Balavoine et Johnny Halliday), quand j’avisais, sortant de la poche de la veste d’un de ces acolytes (ne pas confondre avec son paronyme), un volume de la collection Blanche de Gallimard, Polyphonie landaise, précédé de Paratge, d’icelui.

Enthousiasme immédiat, et lecture dans la rue du dix-septième poème de Paratge, valeur occitane essentielle désignant selon l’auteur quelque chose comme un cocktail d’honneur, de droiture, d’amour, ainsi que de respect de soi et des autres.

Poème 17 : « Jamais je n’ai voulu, / être rien d’autre qu’un fauve, / se jetant à corps perdu / dans les combats sanglants / contre l’enlisement / de l’indifférence / jusqu’à en perdre le visage. / Rien d’autre qu’une étoile filante / arrachée au chaos, aux heures souterraines, / ou bien une racine perçant sa route / à la rencontre de ce qui va exister. / Regarder en face, / ici ou là-bas, / pour entrer vivant dans la mort. »

En découvrant ce texte, j’ai vu le visage de Bertrand Cantat.

Il y a chez Carles Diaz une défense inconditionnelle des droits des peuples à disposer de leur langue, de leurs langages, et à les mélanger, les aboucher, les faire basculer dans le cahoteux et le sublime.

Les Landes, qui n’ont (presque) rien de monotone, chantent ici dans la dynamique des mémoires rassemblées, retrouvées, inventées.

Poème 1 : « De nuit, un cri traverse les murs ; / un cri qu’il faudra laisser filer, enfler, / couvrir toute la ville. / Un écho de longue histoire / répondant à ses noms, à ses âges ; / une lame à la poursuite / des fileuses courbées par la résignation, / des fantômes nichés sous l’oreiller ; / un fracas de race rude / qui creuse dans le noir / pour en extraire une lumière. »

Cette lumière du noir, n’est-ce pas déjà l’Espagne, et Goya le sourd, le visionnaire ?

Il y a du vent, des oiseaux, de la brume sur l’Adour, et un « besoin de hurler » comme on prie à la façon d’un dément.

Il y a des pierres, des villages au loin, et du feu, partout, visible ou invisible.

Poème 10 : « Pourquoi choisir ce moment précis, / au-devant de notre destin, / pour se redresser et se découvrir le visage ? / Nous sommes les seigneurs de l’instant. / Le jour se dénude sous la forêt, / courtise les fougères et attire dans son voile blanc / ce que le sable nomme et disperse : / la présence fragile de ce qui existe, / les variations de la rouille, / de la flamme attisée, / le murmure de l’invisible / et de tout ce qui demeure. »  

Tout ce qui demeure parce qu’il y a la foi, le poème, l’oraison de la terre de Gascogne.

Pour qui sait entendre, tout est voix (Polyphonie landaise), « les nuages noirs », « les lèvres des bergers », « l’érosion qui creuse les falaises », les chutes et surrections, les silences et les mélopées, les encens et la résine.

« Un peuple se déchire entre mes doigts. Il rougit et l’odeur de son passé est celle de ma propre peau. Je la tiens telle une branche ses bourgeons. Il me poursuit comme un ruisseau obstiné s’allongeant jusqu’à sa chute. Et comme le porteur d’enfant, j’assume sa présence sur mes épaules. »

Landes est Chili, Chili est Landes.

« De mon long pays natal, suspendu entre montagne et Pacifique, des calomniateurs disaient aussi de lui : terre déshéritée, encombrée de désert, de pluie, de pampa ; parent pauvre de tout empire, terre dénudée et jetée à l’étrangeté, assignée en partie aux figures fugitives derrière les remparts de la Terre de Feu. »

Les terres communiquent, se font l’amour en mots et cendres et sels et sables.

Se fuient, se poursuivent, se pourlèchent les mystères.

Les landes gasconnes ? Laissez tomber toutes les fadaises des guides pour le fado de Carles Diaz qui en restitue la saveur, la sauvagerie, la nuit dévoratrice, la mélancolie interminable, l’inconnu.

Dans l’ultra-lyrisme des ciels de larmes et de joie, là-haut, et en soi : ‘ Je me réveille avec les veines ouvertes, au milieu de toutes les stèles que le vent soulève. Devant la pierre retournée, où se lisait mon destin, j’ai le vertige. Debout, tendant le cœur à pleine main vers le ciel, je conjure celui que je crois être : « Enfonce-le dans ta poitrine, ce cœur fumant d’escarbilles ; crève le mur et surgis, la hache au poing, deviens ce que je vois ! Apprend à hurler le sacrilège des tempêtes. ‘ »  

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Carles Diaz, Polyphonie landaise, précédé de Paratge, poèmes, Gallimard, 2022, 92 pages

Carles Diaz – librairie Gallimard

Les Rencontres à lire 2022

Caractères Librairie Café Social Club – à Mont-de-Marsan

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Se procurer Polyphonie landaise

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Macarèl ! Quina suberbèra, beròja e justa critica !! Òsca !!!

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