Peindre des nymphéas, Monet à Giverny, par Jean-Philippe Toussaint, écrivain

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« Le fait que je sois devenu écrivain ne m’avait jamais traversé l’esprit jusqu’à l’âge de vingt ans. Jamais, adolescent ou même étudiant à Sciences-Po, je n’aurais pu imaginer que j’allais un jour devenir écrivain. »

J’ai beaucoup aimé les livres de Jean-Philippe Toussaint, le cycle de Marie Madeleine Marguerite de Montalte bien sûr (Faire l’amour, Fuir, La vérité sur Marie, Nue – ensemble repris en 2017 dans M.M.M.M), mais aussi tous les premiers autres depuis La salle de bain (1985) publiés chez son éditeur historique, Jérôme Lindon, aux Editions de Minuit.

Avec le diptyque La clé USB (2019) et Les émotions (2020), j’ai décroché, j’étais déçu – mêmes symptômes avec l’œuvre de Philippe Forest -, j’étais moins ébloui, je ne riais plus guère, ou trop peu.

Mais je suis fidèle (à peu près), et je n’aime pas jeter le (grand) bébé avec l’eau du bain, d’autant plus que ses deux derniers textes, le bref L’instant précis où Monet entre dans l’atelier (même format vertical qu’un petit Beckett), et C’est vous l’écrivain, réflexions sur l’écriture et le parcours d’un auteur de nécessité, permettent de le retrouver dans toute sa vigueur, ses émotions, sa pugnacité.

Ayant eu envie d’écrire sur le peintre de Giverny après avoir vu la vidéo de son ami corse Ange Leccia, L’œuvre (D)’Après Monet – présentée actuellement au musée de l’Orangerie (Paris) -, l’auteur de Autoportrait à l’étranger (2000), dont on sait peut-être le goût pour les bureaux aux portes fermées (à Erbalunga ou Ostende) indispensables au déploiement de ses visions, imagine avec quelle énergie et quels souhaits de retrait le peintre, au soir de sa vie, pénètre dans l’atelier qu’il s’est fait construire pour y célébrer à travers la peinture le plus vivant, le plus neuf, le plus atemporel.

Depuis 1916, alors qu’explosent par les effets de la guerre industrielle les dernières prétentions humanistes, Monet peint en ce lieu sacré situé en haut de son jardin ses Nymphéas.

Mais qui est donc Monet lorsqu’il passe le seuil, franchit la frontière, s’isole sous l’immense verrière ?

« Depuis des mois, précise superbement Jean-Philippe Toussaint, Monet ne quitte plus son royaume. Il ne bouge plus de l’atelier, il ne reçoit plus de visiteurs à Giverny. Il ne fréquente plus les collectionneurs et les marchands, il n’a plus aucun commerce avec ses contemporains. La solitude, chez Monet, n’est pas un retrait ombrageux, c’est une condition de son art. L’âge aidant, l’impétuosité s’apaise, et c’est avec beaucoup d’égards que Monet tend maintenant le regard sur le monde qui l’entoure. Lorsque, le soir, il se promène dans les allées tranquilles de son jardin d’eau à la lumière déclinante, il éprouve devant la nature un inattendu apaisement du monde. »

La peinture comme l’écriture, poursuit l’écrivain, est transsubstantiation, transformation de la réalité en couleurs et mots, qui eux-mêmes créent une réalité nouvelle, à la fois proche et décalée.

Clémenceau, le grand homme d’Etat, l’ami de toujours, convainc Monet, qui lui avait écrit, de faire don de son paradis de nénuphars à la France.

Pour ne pas mourir, telle est la belle intuition de Jean-Philippe Toussaint, le peintre ne peut accepter d’achever son cycle de nymphéas, rien n’étant alors plus important pour lui que de terrasser la cataracte qui l’aveugle presque totalement par les couleurs cataractantes de ses dernières toiles.

« Peindre les Nymphéas aura été pour lui, conclut son regardeur, la plus apaisante des extrêmes-onctions. »

Comme il l’avait fait en 2012 avec L’Urgence et la Patiente – publié dans la collection « Secrets d’écriture » aux Editions Le Robert – C’est vous l’écrivain est un ouvrage permettant à Jean-Philippe Toussaint de faire le point, de réfléchir à sa vie d’homme de lettres en donnant à son lecteur quelques clés de compréhension, s’il en était besoin.

Y écrivant sur son goût des épigraphes (et non des exergues, quelle erreur), sur ses lieux d’écriture, sur son premier manuscrit (Echecs – dont il existe neuf versions), sur la lecture inaugurale (merci la sœur pour cette brûlure de compassion) de Crime et Châtiment, sur le dieu Beckett, sur la joie du premier contrat reçu et l’amitié de Jérôme Lindon, sur sa découverte tardive, mais essentielle, de l’œuvre de Faulkner, sur ses ordinateurs et ses promenades-bureaux itinérants, sur les dictionnaires (l’indispensable CNRTL, à côté du Grévisse, « coulant » si ce n’est cool envers les solécismes), sur les entretiens en librairie (ne pas oublier le gobelet en plastique)  et le sens même d’une traduction en langue étrangère, le passionné de football (surtout dans les appartements berlinois) avance dans un fragment intitulé Les sept yeux de l’écrivain (étudiants d’hypokhâgne, tremblez) : « Pour écrire, il faut sept yeux, un œil sur le mot, un œil sur la phrase, un œil sur le paragraphe, un œil sur la partie, un œil sur la construction, un œil sur l’intrigue – et un œil derrière la tête, pour surveiller que personne n’entre dans le bureau où on est en train d’écrire. Chacun des domaines que contrôlent ces sept yeux a ses propres règles et obéit à ses propres lois. Une seule imprécision dans un seul de ces domaines et c’est le faux pas assuré. »

Plus loin : « C’est peut-être ça que j’ai toujours particulièrement aimé dans l’écriture, le fait, pour atteindre le monde, de devoir s’éloigner du monde. Non pas pour le fuit ou le rejeter, mais, précisément, pour l’atteindre. »

Et : « De façon un peu provocatrice, on pourrait dire que tout est autobiographique dans mes livres, absolument tout, à chaque fois, toujours, parce que, chaque scène, je l’ai vécue intimement, peut-être pas dans l’ordre du réel, peut-être pas dans ma propre vie – quoique -, mais au moins en imagination, en rêve ou en fantasme. Je l’ai vécue par l’écriture, avec une intensité incomparable. »

A propos de la ponctuation (le point-virgule est aboli, trop laid visuellement) : « Franchement, j’ai toujours été super coulant sur les virgules avec les Lindon père et fille. »

Pour les parenthèses, c’est autre chose, une voix intérieure, généralement ironique, devant s’exprimer : « Voilà ce que je suis, dans le fond, un auteur parenthétique, ou parenthétesque (en tout cas parenthophile). »

La phrase – qu’on songe aux morceaux de bravoure d’une fuite de nuit à trois sur une moto à Pékin, ou de l’emballement d’un cheval la nuit sur une piste d’aéroport au Japon – se doit de porter une énergie, sorte de qi chinois transmissible au lecteur.

Enfin, voici un secret (à bon entendeur) : « C’est la grande leçon de ma vie d’écrivain. Dans la perspective même d’écrire, ne pas écrire est au moins aussi important qu’écrire. Ne pas écrire, voilà le secret (mais il ne faut peut-être pas en abuser). »

Mais, au fait, pourquoi ce titre, C’est vous l’écrivain ?

La réponse est à la page 132.

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Jean-Philippe Toussaint, L’instant précis où Monet entre dans l’atelier, Les Editions de Minuit, 2022, 32 pages

Jean-Philippe Toussaint – Les Editions de Minuit

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Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain, conseil éditorial Morgane Kieffer, édition Charlotte Lebot, collection « Secrets d’écriture », Editions Le Robert, 2022, 164 pages

Editions Le Robert

L’œuvre d’Ange Leccia est visible au musée de l’Orangerie (Paris), du 2 mars au 5 septembre 2022

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