Le mythe Abd el-Kader, une exposition au Mucem

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Portrait d’Abd el-Kader, par Etienne Carjat

« Lui, le sultan né sous les palmes, / Le compagnon des lions roux, / Le hadji farouche aux yeux calmes, / L’émir pensif, féroce et doux. » (Victor Hugo, « Orientale », Les Châtiments, Jersey, 1852)

On a fait de l’émir Abd el-Kader ibn Mahieddine (1808-1883), chef de guerre se battant contre l’expansion coloniale française, le premier homme d’Etat de la future nation algérienne – pour avoir créé une armée, une administration et une monnaie.

Ce n’est pas faux, mais c’est très incomplet, tant cet homme moderne et subtil échappe aux analyses réductrices ou simplificatrices.

Une exposition au Mucem – accompagnée d’un catalogue publié par Actes Sud – permet de prendre toute la dimension de ce fils d’un cheikh soufi, être d’honneur et de sagesse ayant dirigé la résistance de son peuple dans les années 1830, avant que de se tourner vers la religion après son arrestation et de se faire le promoteur de la tolérance religieuse, accueillant et protégeant chez lui à Damas (où il mourra en exil) de nombreux chrétiens maronites, les sauvant ainsi d’un massacre programmé.

Défait en 1847, détenu à Ambroise de 1848 à 1852, Abd el-Kader, discipline d’Ibn Arabî,  est une personnalité plurielle, complexe, passionnante, ayant joué un rôle politique majeur, notamment comme médiateur.

Œuvrant à la richesse du dialogue franco-algérien, l’exposition du Mucem exhume des archives précieuses – issues notamment de la collection du père Christian Delorme, qui les cède au musée marseillais -, documents écrits, mais aussi des tableaux (de Théodore Chassériau, Eugène Fromentin, Horace Vernet, Karl Girardet, Jean-Antoine-Siméon Fort, des plans, des objets (les biens de l’émir sont essentiellement conservés au musée Condé de Chantilly).

Un poignard persan, un drapeau algérien provenant de la prise de la Smala au début du XIXe siècle, un caftan, un coran portatif, un chapelet, une chéchia, un indicateur de qibla, une gourde de pèlerinage…

Le cachet en écriture arabe du maréchal Bugeaud fait froid dans le dos, quand on connaît la violence de ce militaire et son mépris des « indigènes ».

Celui que Rimbaud appelait « le petit-fils de Jugurtha » est ici présenté en quatre chapitres intitulés Résistances (Algérie, 1830-1847), Captivité (France, 1848-1852), Exil (Turquie-Syrie, 1853-1883) et Héritages (de 1883 à aujourd’hui).

Rédigé par Ahmed Bouyerdene, un chapitre consacré à ses portraits photographiques réalisés par les plus grands noms de l’époque (de Etienne Carjat à Gustave Le Gray) permet de comprendre comment le mythe Abd el-Kader, personnage devenu populaire en France, a pu se répandre, le futur Napoléon III faisant preuve d’une attention bienveillante – et éminemment politique – à son égard.

Le Britannique Tom Woerner-Powell, s’interrogeant sur la place de l’émir dans les enjeux géopolitiques du XIXe siècle, particulièrement entre la France et l’Angleterre, résume : « Abd el-Kader a toute sa vie été une personnalité à la stature pleinement internationale, un fait qui semble quelque peu en contradiction avec la désignation al-Jazâ’irî – « l’Algérien » -, sous lequel il est aujourd’hui connu. Cela est vrai non seulement parce que ses idées sur l’islam sont cosmopolites et universalistes, mais aussi parce qu’il se retrouve mêlé à maintes reprises, tout au long de sa vie, aux affaires politiques des grandes puissances européennes. Sa capacité à garder le cap dans des eaux aussi tumultueuses témoigne d’une personne au jugement sage, dotée d’une intelligence et d’une prudence considérables. »

Et le compagnon des lions roux de conclure : « Je suis l’eau, Je suis le feu ; Je suis l’air et la terre. / Je suis « le combien » et « le comment » ; Je suis la présence et l’absence. » (Abd El-Kader, Kitâb al-Mawâqif, Livre des Haltes, 1926)

9782877729802

Abd el-Kader, sous la direction de Camille Faucourt et Florence Hudowicz, conseillés par Ahmed Bouyerdene et le père Christian Delorme, Actes Sud, 2022, 288 pages

Actes Sud – site

Catalogue accompagnant l’exposition éponyme au Mucem – du 6 avril au 22 août 2022

Mucem – exposition

 

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