Hervé Guibert, une épique des passions, par Maxime Dalle et Raymond Bellour, écrivains

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« Dans l’absence de T., sur l’île d’Elbe, où pour la première fois je suis sans lui, ce n’est pas tant lui qui me manque (mais cela n’est pas dit sans affection) que le drame qu’il suscite, et par là l’écriture. Sans lui, je n’écris pas, voilà la réalité, il écrit autant que moi en mettant sa langue dans ma bouche comme une irrigation brûlante qui devrait ne jamais cesser, et en la retirant, il est le coauteur absolu puisque l’écriture ne se fait que du manque de cette langue hors de ma bouche, de ce sexe hors de mes intestins, de cet éloignement intolérable du jumeau nécessaire. »

Hervé Guibert, qui mourut à trente-six ans en 1991 du sida, comme son ami Michel Foucault sept ans plus tôt (lire son agonie dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, 1990), manque, mais il est là, toujours aussi jeune et singulier dès les premières phrases relues, et d’une beauté irréductible.

Outre la republication chez Gallimard, dans la collection L’Imaginaire, du roman L’Incognito – on pense, sous la forme de l’autofiction, à ses deux années passées à la Villa Médicis auprès des chers Eugène Savitzkaya et Mathieu Lindon -, deux livres récents très bien écrits lui redonnent vie, Dans les braises d’Hervé Guibert d’abord, de Maxime Dalle, écrivain que je ne connaissais pas et dont les analyses comme le style sont flamboyants,  et un volume reprenant quinze années d’articles écrits pour le Magazine littéraire par le toujours aussi subtil et sensible Raymond Bellour.

Saint ou démon, ange luciférien, Hervé Guibert est l’auteur de plus d’une trentaine de livres, des romans, des recueils de nouvelles, des récits brûlants, des articles sur la photographie (Yvonne Baby l’embauche au Monde justement parce que, selon les dires de l’audacieux impétrant, il n’y connaissait rien), rédigeant toute sa vie un Journal dans lequel il puisait matière à fiction. 

Son entrée en littérature à vingt-et-un an avec La Mort propagande fut fracassante : « Dans ce récit carnassier, précise Maxime Dalle, il analyse, respire, dissèque le moindre recoin de sa chair. La jouissance et la souffrance se marient dans une exposition brutale et sensorielle. Le jeune écrivain observe son corps avec l’acuité d’un chirurgien. Cette chair qu’il renifle est le point de départ de son œuvre. » 

Guibert le solitaire de La Rochelle, le reclus de l’île d’Elbe où il est enterré (voir son unique film, si douloureux, La Pudeur ou l’impudeur, 1991), le Parisien recevant des amants, le Romain suprêmement esthète, l’amoureux ardent, sut très tôt qu’il était un être à part, et que le destin valait mieux que « la carrière ».

« Le sida n’a été qu’un accélérateur de l’achèvement. Tout ce qu’il réalise est mû par cette appréhension de la chute qui vient. Il est un disciple du poète antique Martial qui exprimait dans l’une de ses épigrammes, l’urgence d’exister hic et nunc. »

Guibert le schismatique s’exhibe, se retire, s’expose crûment, déploie ses visions – il est, en lecteur de Tony Duvert, d’un temps où l’on pense encore que l’enfant a une sexualité.

Guibert, « qui ne vivait que pour la transgression » (Isabelle Adjani), c’est Genet et Le Caravage, Balthus et Bacon, Bataille et Dostoïevski.  

Guibert, c’est la vie violente transformée en écriture, jusqu’à la folie, et le sexe, jusque dans la mort.

« Il y a dans le sexe, poursuit Maxime Dalle, une frivolité dont Guibert n’est pas dupe. Derrière le râle, un vide. Ecrivain « débauché », Hervé Guibert est aussi celui de la grande passion amoureuse. Jeune adolescent, il présageait que « sa première étreinte sera inoubliable ». Et qu’après cela il n’aura « plus aucune raison de vivre ». Un simple baiser et c’est la réconciliation. Ne dira-t-il pas la même chose de la mort, capable elle aussi de réconcilier l’homme avec le monde ? »

Il rêvait d’être cinéaste – échouant au concours de l’IDHEC pour avoir rendu copie blanche lors d’une épreuve qu’il jugea inepte -, il aura été écrivain, et, ami de Bernard Faucon, Jacques-Henri Lartigue, Hans Georg Berger, photographe, soutenu avec ferveur et constance par son amie Agathe Gaillard.

Alors qu’il est proche de la mort : « T. a pleuré dans mes bras, sur mon lit, c’était pire que la suffocation que j’ai eue à l’endroit du cœur après qu’on m’a troué un poumon avec une seringue. » (Le Mausolée des amants)

Raymond Bellour, membre du jury au concours d’entrée à l’IDHEC en 1973, se souvient : « Il avait écrit pour l’épreuve de scénario un texte qui m’avait paru magnifique, de loin le plus sensible et le plus original de tous les candidats. »

Il y a chez Guibert, analyse-t-il dans la préface très belle et dense de son recueil d’articles, une écriture du fragment construit comme une séquence semi-autonome, une liberté inconditionnelle menant à une « sorte de cubisme expressionniste », une logique de la sensation ouvrant les phrases à l’inédit des mouvements du corps et des humeurs, « un déséquilibre permanent, faisant du lecteur une sorte de funambule. »

« Une langue des plus simples s’ouvre ainsi, poursuit-il, à l’impossible. Cette écriture est à la fois calme et haletante, piquetée d’images inattendues, constamment fracturée entre des propositions plus ou moins incompatibles. Elle conduit le lecteur au bord de lui-même, là où il ne sait plus vraiment qui il est, ni ce qu’il est prêt à entendre. »

Les visions mènent quelquefois à une pensée extrêmement singulière, sorte de dérèglement général néanmoins tenu, dans l’intrépidité même de l’inspiration, par le corset d’une phrase impeccable où s’agencent des images coupantes comme des larmes de saint.

A propos du livre Des aveugles, publié en 1985 : « Depuis qu’il écrit (huit ans déjà, et sept livres, depuis La mort propagande), Hervé Guibert s’est intéressé à deux choses : le corps et le regard. Il a poussé très loin sa passion pour les corps : corps érotiques, mais d’un érotisme étrangement polymorphe, soumis autant à la répulsion qu’aux pulsions, aux incongruités du détail qu’aux figures éclatantes de la perversion. Et, constamment, cette fascination des corps est redoublée par tous les jeux du regard qui s’y greffent : jeux du simple regard (mais il n’y a pas de regard simple) et les mises en abyme qui le multiplient à l’infini. L’activité photographique en est l’emblème. »

Et cette conclusion d’un article sur Vous m’avez fait former des fantômes (1987) : « Déjà, dans Des aveugles, Hervé Guibert avait su se tenir dans l’infra-monde des pulsions, captées comme des êtres mythiques. Il continue ici dans cette direction avec une force, une clarté, et un sens du passage à la limite qui font de ce roman une aventure de la langue en même temps qu’une illustration du pouvoir d’imaginer. Ou mieux encore : du pouvoir d’oser imaginer. »

Hervé Guibert aura lu la chance d’avoir tout au long de sa courte vie un lecteur si exigeant, si amical, si vibrant.  

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Maxime Dalle, Dans les braises d’Hervé Guibert, collection « Dissidents », dirigée par Natalia Turine & Guillaume de Sardes, Louison éditions, 2021, 144 pages

Louison éditions – site

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Raymond Bellour, Hervé Guibert, articles 1980-1995, L’arbalète Gallimard, 2021, 102 pages

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Hervé Guibert, L’Incognito, préface de Jean-Baptiste Del Amo et Oscar Coop-Phane, L’Imaginaire Gallimard, 2021

Hervé Guibert – site Gallimard

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