Arte povera, pratiques radicales de désaliénation par l’image

Fabio Mauri, Ideologia e natura [Idéologie et nature], 1975 – OEuvre connue à partir d’une photographie réalisée par Elisabetta Catalano de la performance Ideologia e natura de Fabio Mauri. Tirage photographique sur papier toilé émulsionné, tiges en bois et acrylique, 268,7 x 222,7 cm – Rome, The Estate of Fabio Mauri et Hauser & Wirth © Fabio Mauri © Photo : Elisabetta Catalano / Adagp, Paris, 2022

Le renversement du regard est à la base de tout art martial pratiqué un peu sérieusement, soit la métamorphose du geste d’attaque, duel, en moment d’unité retrouvée – divin bien.

En nommant son exposition sur l’arte povera Renverser ses yeux – le titre est repris de celui d’une œuvre éponyme de Giuseppe Penone – le Jeu de Paume (Paris) et LE BAL ont-ils eu conscience qu’ils participaient aux retrouvailles de l’humain avec la matière et avec le plus simple, par-delà les atours épuisants de la société spectaculaire, en abolissant les hiérarchies au fondement des processus de domination ? 

Peu importent les intentions, conscientes ou non, le résultat est exaltant.

En effet, que voit-on dans cette double exposition – la scénographie laisse la place au blanc et au silence intérieur, bravo – prenant comme axes les thématiques de la photographie, du film et de la vidéo (catalogue conséquent chez Atelier EXB) ?

De l’audace, des rercherches, des propositions en tous sens, mais pas forcément ostentatoire, la discrétion étant peut-être la vertu révolutionnaire la plus noble.

Giuseppe Penone, Svolgere la propria pelle [Dérouler sa peau], Renverser ses yeux – projet, 1970, 5 photo-collages, tirages au gélatino-bromure d’argent virés au sélénium sur papier baryté, 40 x 30 cm chacun, Turin, collection particulière © Archivio Penone / Adagp, Paris, 2022

De nouvelles orientations sémiotiques, un nouveau chiffrage, un autre codage (Jannis Kounellis).

Un nouveau corps, écrit/extériorisé (Piero Manzoni), en mosaïques (Giuseppe Penone), traversé de rayons X (Paolo Icaro), mimé (Ketty La Rocca), aliéné/désaliéné/appesanti (Emilio Prini), enterré (Luca Maria Patella), illuminé (Gino De Dominicis), transformé/mentalisé (Paolo Gioli), doublé (Alighiero Boetti), escargotisé/icarisé (Gerry Schum), adamisé (Luigi Ontani), absenté/effacé (Michelangelo Pistoletto, Luciano Giaccari, Carlo Alfano, Plianio De Martiis), ombré (Claudio Parmiggiani), travesti (Fabio Mauri), référencé (Ugo Mulas), projeté (Antonio Masotti, Michele Zaza), isolé (Guilio Paolini).

On est dans le désert ou dans un champ de roches (Giovanni Anselmo), on regarde les étoiles (Luciano Fabro), on danse (Luca Maria Patella), on est grain de sable (Laura Grisi), on se métamorphose (Giuseppe Penone), on est boule de Terre (Michelangelo Pistoletto), on est photo d’identité (Franco Vaccari), on est acteur (Michele Zaza), on est manifestant (Mario Cresci).

On le comprend, pour les vidéastes, photographes et performeurs de l’arte povera, le corps est pur matériau, jeu de rôle, carnaval identitaire, simulacre, spectacle, travail du négatif-positif.

Claudio Abate, Pino Pascali, Vedova blu [Pino Pascali, La veuve bleue], 1968, Tirage moderne gélatino-argentique, 62,5 x 94,5 cm
Turin, GAM – Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea di Torino © Archivio Claudio Abate © Photo Studio Fotografico Gonella 2009

La machine de vision se met en scène, appareil photo, projecteur, écran de télévision, cadre ou même toile blanche.

Il s’agit de déconstruire l’ensemble des représentations, d’établir une sorte de plateforme zéro à partir de laquelle envisager une émancipation, du regard de l’autre, des processus sociaux fonctionnant comme un piège, de soi-même.

On repart de la chaise vide, de la flamme, de la lettre, de l’entaille, de la main négative, du reflet, de l’histoire de l’art (Dante/Pinocchio), de la nudité (féminine/masculine).

L’avant-garde italienne tente d’enrayer la mécanique du système représentatif général.

Dans l’un des deux textes placés en fin de volume du catalogue, Giuliano Sergio le dit bien (Elena Volpato quant à elle analyse les débuts de la vidéo d’artiste en Italie) : « Au début des années 1960, les artistes, confrontés à la production d’images de masse, se sont appropriés les systèmes de communication pour créer des enregistrements qui documentaient leurs actions dans une union utopique de l’art et de la vie. »     

Piero Manzoni, Scultura vivente [Sculpture vivante], 1961 – Photographie de plateau réalisée le 13 janvier 1961 à Milan à l’occasion du tournage de Sculture viventi [Sculptures vivantes], filmgiornale SEDI – Photographie reproduite dans Piero
Manzoni, 1933-1963, Paris, galerie Mathias Fels & Cie, 1969 © Piero Manzoni / Adagp, Paris, 2022 © Photo : Giuseppe Bellone

Il fallait pour cela traverser le miroir, et concevoir d’autres rapports à soi, à l’image (la société, le théâtre qu’on se fait), à l’espace, au temps.

Renvers ses yeux donne la sensation d’un vaste laboratoire à ciel ouvert, d’un atelier de pratiques artistiques multiformes, jouées et très sérieuses, d’une grande liberté en somme.

Renverser ses yeux, Autour de l’arte povera 1960-1975, Photographie, film, vidéo, textes Giuliano Sergio, Elena Volpato, Atelier EXB, 2022, 420 pages

https://exb.fr/fr/home/539-renverser-ses-yeux.html

Exposition éponyme au Jeu de Paume et au BAL (Paris), du 11 octobre 2022 au 29 janvier 2023, et printemps 2023 Triennale de Milan

https://jeudepaume.org/

https://www.le-bal.fr/

https://triennale.org/

https://www.leslibraires.fr/livre/21422609-renverser-ses-yeux-autour-de-l-arte-povera-p–collectif-xavier-barral?affiliate=intervalle

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