Ce que vaut une femme, par le duo Elsa & Johanna, photographes

©Elsa & Johanna

« Qu’adviendrait-il de notre pays le jour où la femme se trouverait détournée de sa destination naturelle, où la jeune fille pourrait supposer qu’il existe autre chose pour elle que la mission noble et sainte d’être épouse, d’être mère ? »

L’école ménagère française jouit à la fin du XIXe siècle en Europe d’une réputation très favorable, notamment l’institution de Madame Doyen-Doublé (1836-1876).

Il importe en effet à la bourgeoisie et petite-bourgeoisie montantes de bien dresser les filles afin qu’elles soient de parfaites femmes d’intérieur, des épouses irréprochables et des mères impeccables.

©Elsa & Johanna

En 1893, Elena Roch remporte le deuxième prix du concours Doyen-Doublé célébrant l’excellence de son traité d’éducation domestique.

On pourrait en rire, mais c’est dramatique et particulièrement abêtissant.

Avec Ce que vaut une femme : Les douze heures du jour et de la nuit, le duo de photographes Elsa & Johanna – voir mon article du 21 septembre 2021 sur le volume qu’elles ont conçu pour la collection Percevoir des Editions de La Martinière – déconstruit l’assignation identitaire féminine, imaginant vingt-quatre portraits de femmes qu’elles incarnent en apparaissant entre les pages du traité, masquant parfois le texte par leur présence, ou faisant face à l’une des douze gravures du livre.

©Elsa & Johanna

Vingt-quatre femmes, vingt-quatre fictions, vingt-quatre possibilités d’intériorité, d’intimité.

Marie Robert, conservatrice en cheffe au musée d’Orsay, chargée de la photographie, écrit en préface de ce bel ouvrage se présentant sous pochette plastifiée (il ne faut pas le salir, la propreté est un gage de bonne éducation, sinon l’éponge sur la bouche fera son office) : « Avec un plaisir non feint, Elsa & Johanna réinterprètent les prescriptions d’Eline Roch, comme s’il valait mieux rire (jaune) que pleurer de ces injonctions faites aux femmes. Au moyen d’une vaste garde-robe et d’une valise remplie de fétiches (paire de lunettes, perruque, serre-tête, bandeau, collier, chat), elles rappellent que la féminité est autant un jeu de rôles qu’une question d’apparences, d’attributs et… d’ustensiles. »

Maman, c’est insensé, tu as encore égaré le presse-purée.

Maman, rallonge un peu ta jupe, on voit tes genoux, c’est indécent.

Maman, il reste des filets de sang dans la cuvette des toilettes, ça me dégoute.

©Elsa & Johanna

Au noir & blanc argentique, Elsa Parra et Johanna Benaïnous – elles se sont rencontrées à la School of Visual Arts de New York – questionnent le fantasme d’une nature atemporelle de la femme en la mettant en scène, en la jouant, en la déplaçant.

Un certain nombre de photographies témoignent d’une grande mélancolie, faisant songer à l’héroïne du premier roman de Guy de Maupassant, Une vie (publié en 1883), Jeanne Le Perthuis des Vauds, dont l’existence fut faite de tristesse, de soumission et d’ignorance.

Les femmes d’Elsa & Johanna s’appellent Daisy, Thelma, Adda, Claudine, Janice, Tina, Nathalie, France (douze pour le jour, douze pour la nuit), photographiées dans les pièces emblématiques d’une maison, la cuisine, la chambre, le cellier, le couloir, le salon, le jardin, le patio, le sous-sol

La tension entre le texte édifiant – l’éducation des futures mères doit préoccuper les pouvoirs publics –, et les portraits de ces femmes témoignant par leur visage ou leur posture d’un arrêt, d’une exploration de leur monde intérieur, produit beaucoup de tristesse, même si le jeu est conducteur de transgression.

©Elsa & Johanna

On se sacrifie pour son mari, pour ses enfants.

On meurt pour la patrie, sur les champs de bataille.

Notre corps ne nous appartient pas, encore moins notre esprit.

Il faut remercier pour tant de sacrifices, de dévouement, d’amour.

L’amur, l’amur, écrivait le surréaliste Jacques Vaché dénonçant avec son umour (sic) féroce ce sentiment mal dégrossi nous menant tout droit au… mur.

©Elsa & Johanna

On lit : « Gardez-vous aussi de cette manie particulière aux femmes de n’être jamais satisfaites, de trouver à redire à tout. Rien n’est aussi déplaisant que d’entendre faire à tout propos des observations, surtout si elles sont présentées d’un ton aigre et acrimonieux ; le portrait de Mme Bougon n’a rien de bien séduisant. Il arrivera ceci : ou votre mari s’y habituera et n’y prêtera plus la moindre attention, ou il en sera énervé et vous imposera le silence. »

La dernière séquence de cette phrase est terrifiante.

Maman achète le martinet, dont papa se servira, sur les enfants, et/ou sur sa tendre épouse, qui, au fond, adore ça, n’est-ce pas ?

Et j’espère que la tarte aux pommes sera meilleure que la dernière fois.  

Elsa & Johanna, Ce que vaut une femme : Les douze heures du jour et de la nuit – sur une idée originale de The Eyes-, directeur.ice.s de publication Vincent Marcilhacy & Véronique Prugnaud, texte Marie Robert, direction graphique Les Graphiquants, The Eyes Publishing, 2022, 176 pages – 700 exemplaires

https://elsa-and-johanna.com/

https://theeyes.eu/en/actu/elsa-johanna-fisheye-magazine/

©Elsa & Johanna

Exposition éponyme à la Maison Auguste Comte, du 3 novembre au 16 décembre

https://augustecomte.org/

https://www.leslibraires.fr/livre/21412519-elsa-johanna-ce-que-vaut-une-femme-en-12-heur–elsa-johanna-eyes-publishing?affiliate=intervalle

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