Les sorcières sont de retour, par Anne Voeffray, photographe

©Anne Voeffray

La réflexion sur le qualificatif « sorcière », qu’il soit dénoncé ou utilisé comme arme de subversion, est très féconde dans le néo-féminisme – on se souvient bien entendu du best-seller de Mona Chollet, dont on oublie parfois le sous-titre « La puissance invaincue des femmes » (Zones, 2018)

En photographiant en noir & blanc, à la façon du criminologue Alphonse Bertillon, une centaine de personnes, dont une grande majorité de femmes, qui auraient pu autrefois être accusées de « sorcellerie », la Lausannoise Anne Voeffray a imaginé un dispositif permettant de questionner, de façon glaçante, mais aussi ironique, voire drolatique, ce chef d’accusation facile permettant de jeter à la vindicte populaire les indésirables du moment. 

En préface de son livre intitulé sobrement Sorcières (ce nom claque comme une sentence, mais aussi comme un défi), la païenne sensualiste Barbara Polla, amie de la boxeuse et plasticienne turque Mimiko Türkkan, écrit superbement de ces femmes présentées généralement comme possédant une libido démente (elles ne connaissent pas la petite mort masculine) : « Oui, nous sommes de retour. Parce qu’il nous semble que la vie même est menacée, menacée par nous, même si la vie n’en a que faire de nous, individuellement, et continue son chemin. Parce que nous avons l’impression que notre espèce humaine est menacée, nos enfants, nos animaux ; menacée par la guerre, par la mort. Alors l’éros s’éveille, devient cosmique, se magnifie en nous – nous les écoféministes comme on nous appelle parfois. Nous les sorcières 2.0. L’éros est une réponse magique à la grande peur écologique. »

Théâtre 2.21, Lausanne, avec le duo électronique Stade de Christophe Calpini et Pierre Audétat / Pierre Wintsch à l’animation visuelle ©Anne Voeffray

La prison de l’anthropométrie nous guette, il faut nous en échapper, balayer de notre plus beau sourire la suspicion et l’opprobre auquel notre nom est attaché, jouer Eros contre Thanatos.

Se présentant sous la forme de fiches policières, les portraits de sorciers/sorcières d’aujourd’hui sont des concentrés de subversion carabinée, comme le dirait l’ami Noël Godin, l’entarteur.

Après une brève présentation de l’accusée (les raisons de la suspicion de sorcellerie), défilent invariablement les rubriques à renseigner lorsque l’on est officier de justice : sexe / âge / origine / profession / état civil / enfant(s) / chat(s) / œil / nez / oreille / bouche / cheveux / taille / signes distinctifs.

On ne sait sur quel pied danser, tout est-il joué ou faux ? quelle est la part de simulacre, d’invention, de satire ?

Profession d’Isabelle, L., dite Saturnin : « une ermite au milieu de la foule ».

Raisons de la suspicion de sorcellerie pour Jean-Luc, B. : « menteur, égocentrique et paranoïaque. »

Oreille de Marcela, S.B. : « inclinaison horizontale de l’antitragus ; lobe à contour golfe »

Projection Musée Jenish (Vevey) ©Anne Voeffray

Cheveux de Sima, D. : « drus »

Chat(s) d’Aline, S. : « en ferait bien un sac à main »

Signe distinctif de Suzette, S. : « une verrue « porte-chance » sous le nez »

Bouche de Etienne, K. : « petite »

Et tout continue dans l’absurde, la bêtise et l’hilarité dénonciatrice.

« La recherche d’Anne Voeffray, poursuit la galeriste genevoise, par ailleurs médecin et amoureuse du corps masculin, semble dans la droite ligne des propositions de l’écrivaine et philosophe Starhawk, qui se définit à la fois comme féministe et sorcière néopaïenne. Partisane de l’action directe non-violente, Starhawk a été de tous les mouvements antimilitaristes et antinucléaires aux Etats-Unis dans les années 1970-1980, puis altermondialistes et écologistes. Elle appelle à la réappropriation du « pouvoir du dedans », ce pouvoir qui se donne, cette puissance. On n’est pas loin de ce qu’Anne Voeffray photographie : un rayonnement qui va à l’encontre même de la technique anthropométrique qu’elle utilise, ce « quelque chose » qui dément immédiatement la possibilité d’une classification. »

Anne Voeffray, Sorcières, préface Barbara Polla, BSN press, 2022, 80 pages

http://annevoeffrayphoto.ch/

http://www.bsnpress.com/

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