
« J’avais vu des photos et des vidéos d’Insaf sur internet. Sa beauté qui ne s’épuisa jamais, le son de sa voix depuis l’écran, le timbre doux et ferme, velouté dans l’arabe qu’elle prononçait avec une sorte de délectation m’avaient comme « enchantée ». quand elle répondait aux questions d’un journaliste, il émanait d’elle une dignité, une volonté et un courage qui forçaient le respect et provoquaient un élan d’affection admirative. » (Cathie Barr*Inseau)
Ecrit à partir d’une photographie de Samer Mohdad, Une lueur de bonne espérance, de Cathie Bareau, rend hommage, pour la collection que dirige Serge Airoldi aux éditions Les petites allées, à la poétesse Insaf al Awar Mohdad.
Apparaît le visage d’une femme photographiée par son fils, protégée par le tronc et la frondaison d’un arbre semblant la traverser.
Nous sommes à Bzebdine, au Liban, à l’intérieur d’une voiture mais aussi dehors, dans le souffle d’un déplacement et d’une communication manifeste entre l’espace naturel extérieur et l’intimité d’une introspection perceptible sur le visage d’une noble dame.
Cathie Bareau fait le portrait d’une femme persuadée que les âmes dialoguent et qu’il n’y a pas, au fond, de séparation.
Il y a aussi, hors-champ, Selma, l’accompagnatrice, qui fait passer d’une langue à l’autre les mots de la poétesse.
Nous sommes sur les pentes du Mont-Liban, les amandes sont tombées, c’est l’automne.
« Tous quatre autour du café, écrit la créatrice et première directrice de la Maison Julien Gracq, nous venions de familles dont les religions monothéistes avaient forgé les esprits. Insaf vivait avec sa famille druze et cherchait ses origines unitariennes ; Salma et moi avions abandonné depuis longtemps les rites chiites ou catholiques. Trois femmes et un fils, venus de trois continents, conversent en silence. Ils savent ce qu’ils ont à défendre. La Terre, la paix, la laïcité. Insaf s’était battue toute sa vie. Depuis sa jeunesse, elle s’était levée, avait parlé, avait imposé aux sociétés d’hommes des rituels littéraires et ouverts à la place des traditions et des textes pervertis. Qu’il y ait une vie ou pas après la mort ne l’intéressait pas. C’étaient les existences des femmes, des enfants, des fils et des filles, des villages, qu’elle souhaitait harmonieuses. Elle protégeait une parole d’union et de sagesse, d’universalité. »
Isanf al Awar est morte le dix février 2013, un mois et demi après la prise de la photographie reproduite ici.
Il faut l’art, les livres, les mémoires construites comme des bibliothèques ouvertes, pour que les vivants célèbrent d’autres vivants, parfois par-delà la mort.
« Ne te laisse pas tromper en t’asseyant dans les bibliothèques élégantes / Elles sont des prisons où se dandinent des insectes heureux / Je portais un livre… en marchant dans le corps de la ville / Le livre s’est perdu… perdu » (Insaf al Awar Mohdad, Cette histoire me tourmente)

Cathie Barreau, Une lueur de bonne espérance, sur une photographie de Samer Mohdad, collection « Pour dire une photographie » dirigée par Serge Airoldi, Les petites allées, 2022 – 200 exemplaires numérotés
*https://www.lespetitesallees.fr/edition/les-collections/pour-dire-une-photographie/