De la condition ouvrière au Pays de Galles, par Sebastián Bruno, photographe

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©Sebastián Bruno

Ta-ra pourrait être un mantra, une évocation du feu éternel, mais, plus simplement, c’est une façon de se dire au revoir au Pays de Galles.

Cette expression donne aussi son titre au deuxième livre de l’Argentin Sebastián Bruno publié par Ediciones Anomalas (Barcelone) après Duelos y Quebrantos (chroniqué le 18 juillet 2018 dans L’Intervalle).

Réalisées entre 2013 et 2022 auprès de communautés ouvrières dans des villes et villages du sud du Pays de Galles – Porthcawl, Merthyr Tydfil, Swansea, Barry Island, Nantyglo, Merthyr Vale, Cardiff, Abertillery, Caerleon, Pontypool, Brynmawr et Newport, où vit le photographe quand il n’est pas à Paris -, Ta-ra commence par un show.

©Sebastián Bruno

Vêtu d’une veste militaire, portant des lunettes de soleil très noires, un homme édenté, probablement aviné, a saisi le micro d’un bar à karaoké et se met à danser devant un public absent, ou plutôt absorbé par le spectacle d’un nouveau verre d’alcool posé devant lui.

La folie règne ? Oui, mais non, pas seulement, il s’agit plutôt de l’énergie de vivre de ceux qui n’ont pas l’heur de vivre dans les beaux quartiers en possédant le capital culturel les classant du côté des nantis.

Au noir et blanc de la poésie documentaire transformant l’âpreté existentielle en moments de grâce, Ta-ra explore avec beaucoup de délicatesse la condition ouvrière, et les visages d’un peuple généralement invisibilisé.

©Sebastián Bruno

Des maisons modestes dans un environnement urbain marqué par la pénurie et les prémices d’une vaste déréliction.

Des enfants, des jeunes, toute une géométrie de corps et de bâtiments.

Des fraternités/sororités très belles, de l’indocilité, des yeux clairs levés sur un monde brouillé.

Des antennes satellites posées sur les masures de quelques corons gallois déserts.

©Sebastián Bruno

Un adolescent ferme les yeux.

Un homme s’est allongé sur le faîte d’un mur en crépi.

Fatigue, introspection, rêveries.

Ces enchevêtrements hostiles sont-ils de fils de fer barbelé ? Non, ce sont les ramures d’un bouquet végétal étique auquel s’accrochent, tels des ex-voto dérisoires, des pans de sacs en plastique.

©Sebastián Bruno

Il y a mariage, et mur de séparation.

Il y a enfance, et obésité.

Il y a grossesse, lait de la tendresse humaine, et violence contenue.

Les anciens se souviennent, des mines en pleine activité, des luttes, des fêtes de quartier, des premières amours.

©Sebastián Bruno

La lutte des classes n’a pas disparu, les libéraux ont appris dans les écoles d’asservissement à la masquer, en faisant avaler à chacun la fable du projet de vie individualisé.

Pas de projet, mais des instants sauvés, d’une main noire étreignant une main blanche, d’une femme androgyne basculant dans la nuit, d’un homme rappelant par son air farouche le dernier des Mohicans, d’un chien mélancolique.

On s’enlace dans des bars sans luxe, on nourrit bébé avec le biberon d’Elvis Presley, on casse des vitres pour ne pas se briser intimement.

 ©Sebastián Bruno

Tatouages, croix du Christ, frites au ketchup.

Gode save the queen, god save les jardiniers égarés, gode save les laveries automatiques.

Fierté des mâles, torses érotiques, et grosse cylindrée garée sous un pylône électrique.

On dort ou l’on meurt.

On se rencontre ou l’on se fighte.

On aime Margaret Thatcher ou on la défonce.

©Sebastián Bruno

Il pleut, on chante, on pleure, on ne fuit pas.

D’ailleurs, où et pourquoi fuir ?

Sebastián Bruno, Ta-ra, texte anglais/espagnol/catalan, design graphique underbau, Ediciones Anmolas / Consell de Malorca, 2023, 144 pages

©Sebastián Bruno

https://www.edicionesanomalas.com/en/producto/ta-ra-3/

https://sebastianbruno.com/

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