Une cosmogonie, par Miquel Barcelo, peintre, sculpteur, céramiste

Francesca Mantovani ©Gallimard

« Ça m’arrive souvent. Plutôt que de peindre ce que je vois, je vois ce que j’ai peint. Je reconnais les choses. D’une certaine façon je les peins avant de les voir. Pour le désert, c’était un peu ça. J’y suis allé parce que j’avais déjà peint le désert sans le savoir. Je mange des huîtres parce que je les ai peintes. Pas l’inverse. »  

A lire et contempler le volume comprenant des fragments autobiographiques et des reproductions de ses œuvres (peintures, dessins, aquarelles, carnets, céramiques, photographies), Miquel Barcelo, c’est évident, est un initié.

Vivant entre son île natale de Majorque, Paris et l’Afrique, le peintre espagnol a reçu des Dogons un savoir spécial, de nature ésotérique.

Son œuvre est foisonnante, passionnante, constamment en recherche.

On lui connaît deux gestes monumentaux, la fresque en céramique de la cathédrale de Palma de Majorque (2007) et la coupole de la salle des droits de l’homme du Palais des Nations de l’ONU, à Genève (2008).

Publié dans la collection « Traits et portraits » (Mercure de France) dirigée par Colette Fellous, qui a patiemment recueilli sa parole pendant plusieurs années, De la vida mia est un polyptique, une mosaïque, un autoportrait brûlant de vie.

Miquel Barcelo, c’est la puissance d’une liberté paraissant illimitée, une façon d’entrer en corps dans la matière du monde, de la brasser, de la traverser, de la métamorphoser.

La falaise de Bandiagara est l’un de ses chaudrons de création majeur, et son île méditerranéenne le foyer de premières expériences fondatrices – Barcelo est un nageur/plongeur passionné.

« La peinture est liée à l’enfance. C’est probablement vrai qu’on apprend les choses importantes avant dix ans. J’ai souvent l’impression qu’en peinture j’avais fait à dix ans à peu près tout ce que j’ai refait ensuite et que je refais encore. A Majorque j’ai appris le nom des arbres, des poissons, des oiseaux. J’ai appris à siffler, à jeter des cailloux, à pêcher les poissons, à tuer et vider des lièvres et des agneaux, à les cuisiner. Je peins souvent ce que je tue ou mange. Mais pas que. Au Mali, chez les Dogons, j’ai cru retrouver le monde de mon enfance. Sans la mer mais avec des grottes et falaises. Ce que je n’avais pas saisi à dix ans, je l’ai appris avec eux. C’était mon service militaire, ma retraite, mon bac. Tout était intensité. »

Des motifs récurrents parcourent son œuvre, poissons, fruits, sable, animaux, grottes, livres, objets.

La toile, hospitalière et génésique, n’est pas hors du monde, elle en est, telle une céramique sacrificielle dogon, le centre, tout peut s’y déverser, y être recueilli, s’y réordonner.

Barcelo peint la présence vibrante des choses, mais aussi le mystère de leur apparition.

Entre souvenirs de son île (le couteau courbe appelé trinxet, le tissu noué autour de la taille nommé faja, l’ensaïmada, une pâtisserie très sucrée…) et réflexions sur l’insularité (très belle citation du Sicilien Sciascia, les ravages du tourisme de masse), De la vida mia est un livre de merveilles, quelque chose comme une légende fabuleuse.

Spirales, mains négatives, couteaux.

Eloge d’une mère presque centenaire toujours brodeuse.

Crânes, squelettes, têtes.

« Peindre, c’est une pulsion qui te prend tout entier. Tu ne sais pas très bien où tu vas. Tu te perds totalement et tu finis par faire ce que tu avais oublié ou ce que tu voulais faire sans savoir comment y arriver. Un miracle qui se reproduit d’une manière toujours différente. C’est quelque chose de primitif, d’essentiel. Je l’ai tout de suite senti, quand je peignais à côté de ma mère, à douze ans. »

Le succès est arrivé de manière fulgurante, grâce à un galeriste et collectionneur suisse, Bruno Bischofberger, à Leo Castelli, à Yvon Lambert.

Des galeries et expositions à Paris, New York, Barcelone, Kassel, Zurich.

Il appelle cela « la danse des marchands ».

Pour ne pas être englouti par le succès, les mondanités, l’artificialité, l’artiste prend la destination de l’Afrique, comme une fuite, et une exploration de soi.

Tête de cheval, bouquet de fleurs, bougie, coquillages, encornets, pommes, pieuvre, poissons.

Plonger, peindre, lire.

De 1984 à 1987, Barcelo est à Paris, faisant de l’église de la rue d’Ulm son atelier.

« J’avais commencé un grand plâtre de deux trois mètres qui représentait une grande allumette moitié cramée. La moitié bien raide et droite, l’autre moitié tordue. Mon fils Joaquim m’aidait. Le plâtre est plaisant, ça chauffe et ça sèche vite. A un certain moment il m’a demandé pourquoi on était en train de modeler une allumette. Je lui ai dit : tu vois la partie cramée c’est le temps vécu, la partie intacte c’est le temps qui reste à vivre, j’ai quarante-cinq ans, voilà. Quelques secondes après, j’ai vu qu’il versait une larme. »

A plusieurs reprises, l’amitié avec Hervé Guibert, venu le voir en Afrique, est évoquée. Deux exilés intérieurs épris d’absolu.  

Francesca Mantovani ©Gallimard

« Au Mali, il n’y a pas la mer mais quand je suis arrivé la première fois en 1987, j’ai ressenti quelque chose de familier. Un grand décor, un espace naturel. Chaque caillou a un sens double. Chaque chose c’est autre chose. Chez les Dogons, il y a toujours une cachette qui est une cachette dans une cachette. Les Dogons sont venus de Guinée vers le XIVe siècle, c’était d’abord tout un groupe ethnique qui avait suivi le fleuve Niger, une partie d’entre eux est devenue les Bozos et l’autre partie s’est cachée dans des endroits très escarpés, ce sont les Dogons. Ils vivaient dans des grottes. C’est pareil dans la maison. Au cœur, il y a une pièce et dedans il y a une autre pièce, ça forme comme un escargot. Ma peinture s’est nourrie de ça. Mes carnets sont une sorte d’enquête là-dessus, on retrouve la divination, la cosmogonie. J’ai dû lire des dizaines de volumes d’ethnologie dogon. Pendant des années je ne lisais que ça. Les traités de langues secrètes, les études de cosmogonie. Et toujours cette présence des animaux qui vivent avec les hommes, ça me rappelait Majorque. »

Peindre partout, apprendre à voir, encore, aller plus loin.

Chaos, cosmos, chaosmos.   

Marchés de Ségou, Tombouctou, Bamako.

« Quand j’ai vu la falaise du pays dogon, j’ai pensé que c’était exactement dessiné pour moi, ça ressemblait à mes tableaux. C’est un endroit avec une cosmogonie particulière, quelque chose à la fois du monde grec et de la culture animiste. D’une beauté grandiose. L’architecture est fabuleuse. Tous les villages ont la même façon d’utiliser l’argile, chaque maison représente un corps humain, et tout le village représente aussi un corps, avec une tête, un nombril, un sexe, c’est très spécial. Il faut du temps pour comprendre. Je crois que j’ai appris l’animisme implicite de cette culture dogon. En 1990, dans mon deuxième voyage, j’ai commencé la céramique. Je me souviens de la poussière qui s’infiltrait partout. Au début, je nettoyais, je passais beaucoup de temps à dépoussiérer et en réalité, la poussière est un trésor, ça ressemble aux glacis dans la peinture du Titien, ça créait une matière très intéressante que je fixais sur mes tableaux. »

Peindre avec les termites – qui font des trous dans les toiles.

Des influences ? Pollock, Picasso, Toulouse-Lautrec, Le Tintoret, le ou la peintre de Chauvet.

Frotter, gratter, scarifier, sgraffier la peinture, la céramique, la vie.

« Depuis des années, je ne fais plus de différence entre peinture, sculpture et céramique, tout ça est dépassé et mes sculptures peuvent être accrochées au mur. »

Superbement illustré, De la vida mia est un atelier de création, un fétiche, un acte poétique, une œuvre à part entière.

« Enfant, je crachais sur ma feuille. Je faisais tomber une goutte d’encre de Chine dessus et je soufflais. Ça faisait une espèce de petit cosmos. Je retouchais ensuite avec une plume. Je ne crois pas être allé beaucoup plus loin que ça en peinture. Ce petit moment d’expansion, de dilation. Un micro big bang personnel depuis une vieille maison humide de Felanitx. »

Peintre, ou l’enfance retrouvée à volonté.

Miquel Barcelo, De la vida mia, collection « Traits et portraits » dirigée par Colette Fellous, Mercure de France, 2023, 260 pages

https://www.mercuredefrance.fr/Catalogue/(parution)/a-paraitre

Maintenant, cap au Paradis, avec la publication, après celles de L’Enfer (2001) et du Purgatoire (2002), du dernier volume de La Divine Comédie, illustré par des aquarelles donnant la sensation de corps de lumière.

Dante ceint de laurier s’agenouille pour prier, tandis que Béatrice, debout derrière lui, semble fondu dans son être.

Un oiseau bleu s’élève de la femme au giron affirmé, les formes s’entrelacent, il y a unité.

Flamme des élus, plongée verticale, océan de félicité.

Il n’y a plus besoin d’échelle, il suffit de nager.

Pour aller au Paradis, et ouvrir l’atlas de l’autre monde, il faut être deux.

Divin Bien, lignes de grâce, couleurs.

Amour est justice.

Miquel Barcelo, La Divine Comédie : Paradis, traduction de Danièle Robert, postface Alberto Manguel, 2023, 176 pages

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