
©Sylvie Lobato
« Face à lui, en culotte de bikini, taille huit ans. Autour du cou, une croix, retenue par une chaînette. Il m’assoit sur le capot brûlant de la Jaguar, ouvre mes jambes, me force à cueillir, loin au-dessus de moi, une branche de figuier. Le bras droit en extension, j’allonge la poitrine, bande mes muscles, durcis les tétons. Pour ne pas perdre l’équilibre, j’écarte encore les cuisses, à cent quatre-vingts degrés. Amazone. Vénus anguleuse. Dans l’arbre, un chat, museau en avant. »
Cristina est-elle fille de sa mère ?
Non, elle est d’abord celle du verbe, et des coqs qu’on égorge, et de la littérature (Gautier, Flaubert, chairs violacées, soleils piétinés de Guyotat), et de la profanation.
Entrée en littérature avec Cristina (Le Réalgar, 2020 pour la première édition), Paloma Hermina Hidalgo recompose ses biographèmes en étoilements de petits poëmes en prose dégouttant de morve et de sang.
Qui sont aussi des paniers de fruits clairs où pourrissent des anguilles.
Si vous cherchez un sujet, vous en trouverez mille sous l’apparence des quatre parties sagement rangées (petite enfance / enfance / adolescence / jeunesse), alors que le temps crève de toutes parts, qu’il est une surface bosselée sous les pieds nus, une phrase sous la main, un bouquet de mots rares comme des espèces inconnues.
Il y a le viol, la joie des sucs, les cruautés, les visions d’un inconscient débondé.
Dédié à Marcel Moreau, c’est-à-dire à la joie de surprésence, Cristina est une tache d’intimité rouge et de lait tiède, un hymne aux oiseaux et aux fleurs, à la vie vierge, quoi qu’il arrive.
« Relent de fraîchin dans le boudoir. Salpêtre, lumière poudrée. Le placenta du jour m’inonde. »
On pense quelquefois, pour le couteau sous la peau, la lame sous les yeux, la beauté au battement de la jugulaire, à Octave Mirbeau (Le jardin des supplices), à André Pieyre de Mandiargues, à Olivier Perrelet (Les petites filles criminelles), à Pierre Bourgeade, à la Médée de Pasolini pour l’étrangeté cosmique du sacrifice, à Catherine Breillat pour la quotidienneté dégueulasse et sacrée.
Il n’y a qu’un seul auteur, ou aucun.
Cristina est un texte à oraliser, à lisser de la bouche comme on le ferait d’une queue de paon, sublime jusque dans l’étouffement.
« Mes joues près des cerisiers dans la voilure des arantelles. » (Ah Maurice Fombeure dans l’école crépie de lune)
Le couteau soulève les tissus, c’est un texte, une peau de nacre agressée sous l’œil des archanges.
Pas de gnangnan biographique, mais du chant, un champ de fèves bleues.
« Les cimes filtrent en ruisseaux, cascades, rivières. Nous pêchons côte à côte, lui, rougeaud dans la moire grise, moi, brûlée comme une Normande. Il se couche sur le flot, imite le dauphin, saisit ma cheville. Je m’essouffle, garçonnière, dans l’écume d’hermine. Ses lèvres se fendent sur une lame de dents jaunes ; l’iris flotte comme un atoll, se voile de cils. Il caresse les fesses d’une main, fait ses griffes sur mon aine, entre, sort, berce doucement ma hanche : ses doigts, la mort, le temps. Mes prunelles verdissent sous le soleil de treize heures. Je prends la lumière du gland comme la berge prend l’eau. »
L’écriture de Paloma Hermina Hidalgo est d’un sensualisme intégral, l’érotisme est un léger mouvement de néflier, une eau froide, un doigt dans l’anus ou l’écume, un filet d’urine, un parfum de lilas, un son de carillon.
Maman est morte, mais elle est là : « Chapeau en paille et brides de velours à la crête desquelles courent des narcisses, paysanne aux joues grasses, sein enflé de sève, comme une poire éclatant dans un sac de crin : Maman, sous les ombelles, brandit un arrosoir. A travers sa pluie, étamines rousses, roses d’un cuir andalou, petits biscuits secs, s’émiettent en syncope. »
Cristina fait l’amour avec les mots, sous l’épiderme et les blessures et les plaisirs – et vers douze heures il y a le sexte -, reposant dans le palais de glace d’un verbe brûlant, nourricier, premier.

©Sylvie Lobato
Avec Rien, le ciel peut-être, Paloma Hermina Hidalgo se dépouille un peu plus encore, approfondit son érotisme, invente des offrandes somptuaires, putain.
Je lis : « joie bandée vers le haut », « tu tètes, lascive, un couteau », « ma neige, ma soleille », « litanie d’ellipses, comètes potelées – de foudre », « voile-moi de festons, langes, cédrats confits, pistaches, pour ton désir à pâle dentelure », « ponceau brouté d’exuvie », « lie des algues », « mangue embouchée par une garce », « veloute sur l’étal », « carême liquide », « en perlant se dérobe ».
Rien, le ciel peut-être n’a rien à prouver, chercher, mais tout à célébrer, et d’abord la rencontre des peaux et des salives, des sanglots et des caresses, des lichens et des glycines, des praires et des couteaux.
Composé de courts paragraphes – un par page -, Rien est le tout d’une cérémonie à deux, salaud, salope et sel chamane.
Une prière s’invente : « Grande Poupée qui déguste : si ton amante t’est chère, cède-lui quelque fruit, qu’elle le porte à sa bouche. Où que soit ton arbre, sa tendresse s’y repose. Il est juste qu’on l’arrose de sucs, qu’elle veuille des plaisirs dignes de son étroitesse. Offre-lui tes doigts, sans l’ongle qui rougit, qu’elle dise, redise – et que les vignes l’entendent – ton nom. Exauce son désir de voir sous tes phalanges naître une pêche à peau rose, pour qu’éprise, adorant ton objet, tu penses : Neige a pour corps un fruit. »
Avec Matériau Maman, l’écrivaine poursuit ses obsessions et hantises, éprouvant douloureusement, jusqu’aux limites de la psychose, la disparition de sa mère.
Présenté comme un roman, ce texte se rapproche souvent du laboratoire théâtral – à la façon de Heiner Müller.

©Sylvie Lobato
Son incipit est un premier monologue superbe : « Reste, ma neige, reste. / Et la tiédeur de tes paumes sur mon corps. Et ta faim de moi, si crue qu’elle m’effraie. T’aimer : être mangée, te manger. / Aujourd’hui, quelle femme pour me rouer de caresses ? Petite, seule existait pour moi la confiance que je te faisais, reliée à ta pensée par ces baisers défunts – qui, pour toujours, m’attachent à toi. »
Trop affectée par la mort et l’absence de celle qu’elle appelle Maman, proche du suicide, la narratrice – le texte est écrit à la première personne, comme un aveu – est admise à l’hôpital psychiatrique, rencontrant des internés au visage hâve dont elle fait le portrait.
Les repas, les chemins automatiques, les médicaments, les cauchemars.
Maman, qui « va de mâle en mâle », aime visiblement beaucoup la chaleur des hommes, faisant quelquefois de son enfant une rivale en beauté.
Sa fille endeuillée, de rage, alors giflée par sa sœur Cara : « Elle n’est pas morte, cette pute ? »
Les jours glissent, Nieve, c’est le nom de la récitante, se souvient des contes de son enfance : elle est Blanche-Neige, La Belle au bois dormant, Cendrillon, Peau d’âne.
L’écriture métamorphose le grain de folie en grains de lettres.
Que l’on soit à Biarritz, Tours ou Royan, c’est un sauf-conduit, un passe-muraille, un cercle de protection, un vitrail.
Dans la bibliothèque de Sainte Anne, Nieve découvre, grâce à son amie Svet, l’insomniaque auteur de La Recherche, si proche lui aussi de qui le mit au monde : « C’est mon deuil que dit Proust. Et je me rêve, comme lui, dans la quiétude d’un lit, travaillant des années à une suite romanesque qu’animerait ma passion de Maman. »
La chambre d’hôpital psychiatrique au lit de contention – Nieve a répandu le sang – ressemble à une chambre funéraire, quand Proust se protégeait de liège.
Le monde extérieur existe-t-il encore ?
A l’instant de l’écriture, au moment où se formule le texte, l’espace n’existe plus.
Paloma Hermina Hidalgo possède une voix qui la possède, pour son salut.

Paloma Hermine Hildalgo, Cristina, préface d’Alain Borer, collection L’Orpiment, Le Réalgar, 2023, 78 pages
https://lerealgar-editions.fr/portfolio/cristina/

Paloma Hermine Hidalgo, Rien, le ciel peut-être, préface Dominique Sampiero, Les Editions sans escale, 2023, 72 pages
https://editions-corlevour.com/rencontre-avec-paloma-hermina-hidalgo/

Paloma Hermina Hidalgo, Matériau maman, Editions de Corlevour, 2024, 158 pages
https://www.sansescale.com/a-acheter/rien-le-ciel-peut-tre
Pour avoir accepté de me transmettre un choix d’oeuvres graphiques, un grand merci à Sylvie Lobato
https://www.sylvie-lobato.com/
