L’amour de l’art, par Gustave Roud, écrivain

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Autoportrait de la photographe Suzi Pilet, Fonds Suzi Pilet, Musée de l’Elysée (Lausanne)

« Chez Gustave Roud, l’exercice de la critique et la pratique de l’écriture ne sont jamais séparées. Comme pour Baudelaire ou Diderot, elles communiquent. Et semblent même échanger certaines de leurs propriétés : couleurs, odeurs, vibrations, modulations, transparences. » (Célia Houdart)

J’ai découvré l’œuvre merveilleuse de la photographe suisse Suzi Pilet (1916-2017), si attentive à la présence des enfants, en lisant les propros sur l’art de Gustave Roud rassemblés dans le recueil Le passage du peintre – deux images sont reproduites.

« Le « don » demeure en photographie, comme en d’autres domaines, quelque chose à la fois de mystérieux et d’indubitable. Une seule image déjà suffit à la rendre manifeste en nous donnant à découvrir ce que nous pensions connaître, en faisant du « cent fois vu » un « jamais vu » tout chargé de pénétrante poésie. »

Il y a chez cet écrivain francophone suisse très proche de la nature une profondeur de culture et de regard – loin des convesations des mondains et des bourgeois de son pays – qui enchante.

Les amateurs connaissaient le volume d’écrits réunis par Doris Jakubec Salut à quelques peintres (Lausanne, La Bibliothèque des Arts, 1990), que complète cet autre titre colligeant des textes présentés dans l’ordre chronologique de leur production.

Superbes sont ici les réflexions sur l’art de peintre et de dessiner de Masolino, Georges Seurat, Nicolas Poussin, Paul Cézanne, et Félix Vallotton, mais aussi sur des artistes moins connus aujourd’hui tels que René Auberjonois, Steven-Paul Robert ou Gérard de Palézieux.

Gustave Roud, d’abord très sensible aux questionnements esthétiques de Paul Valéry, est un esprit curieux, abordant nombre de genres, cherchant à comprendre les effets que font les œuvres sur lui dans une dynamique de réception ouverte au déplacement intime.

L’homme couché (Etude pour « Une baignade, Asnières »), 1883-1884, Georges Seurat

Pour l’auteur de Requiem et autres poèmes (Zoé, 2024), les œuvres qui le touchent sont des cosmos, des organisations formelles parfaites relevant d’une nécessité existentielle exigeant quelquefois les plus grands sacrifices et d’endurer une intense solitude.

Il aime Giotto, Massacio, et le célèbre peintre des fresques – d’autant plus touchantes, qu’elles conservent, malgré leur mauvais état, une qualité remarquable – de la petite ville de Castiglione Olona.

« Le vin doux aux tables de l’Osteria degli Amici, écrit-il en 1929, un soleil de 10 heures sur Castiglione que cerne de toute part mai vert et jaune, la rivière Olona baignant les genêts de sa fraîche écume – c’est toute la périssable jeunesse du monde qui nous accueille et nous guide vers une autre jeunesse, recluse pour jamais dans l’église de briques roses et le baptistère là-haut sur la colline lombarde : celle de Masolino. »

Vie de Saint Jean Baptiste, 1435, Castiglione Olona, Masolino

Roud cherche dans l’art une présence, qui peut être modeste tout en étant supérieure, l’expérience d’une quiétude qui est aussi manifestation d’un royaume intérieur.

Quelque chose apparaît, qui est cohérence, articulation et ordonnance, mais aussi énigme.

Les textes sur Seurat – avis aux photographes qui pourraient puiser dans sa poétique du contraste simultané nombre de pensées fécondes – sont remarquables.

« Ne dirait-on pas, écrit-il en 1948 dans la contemplation des dessins du maître (Poseuse debout, Etude pour La Grande Jatte), que les ténèbres et la lumière se rappellent sans cesse, avec une sorte de nostalgie, le temps où Dieu n’ayant pas encore opéré leur séparation, elles régnaient l’une et l’autre confondues dans leur impensable unité ? Divisées par la Main divine, il semble qu’elles n’en soient pas pour autant devenues ennemies, tout au contraire, mais bien qu’elles prennent joie à oublier l’absolu de leur différence et, modelant chaque objet, à faire de lui le lieu de leur approche et de leurs retrouvailles brusques ou nuancées. »

Possédant un indéniable pouvoir de contagion de son tempérament ou climat (lire le texte sur Poussin et la transparence), une œuvre d’art est d’abord pour Roud un msytère porté par une vibration d’émotion témoignant de l’héroïsme simple des êtres et des choses.  

Gustave Roud, Le passage du peintre, Ecrits sur l’art 1923-1973, préface Célia Houdart,  Zoe poche, 2025, 128 pages

https://editionszoe.ch/auteur/gustave-roud/

https://www.leslibraires.fr/livre/24137225-le-passage-du-peintre-ecrits-sur-l-art-1923-1973-gustave-roud-zoe?affiliate=intervalle

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