
©Marjorie Gosset
On connaissait les ouvrières rebelles, souvent communistes, des sardineries de Douarnenez, mais les révoltées ne furent pas seules.
En 1906, réclamant une augmentation de salaire, les ouvrières de Cerbère, petite ville située entre la France et l’Espagne, dans les Pyrénées-Orientales, se mettent en grève.
Il leur faut transporter des wagons espagnols aux trains français des charges lourdes, notamment des oranges.
Dans Transbordeuses, très beau livre de photographies conçu par Marjorie Gosset et les éditions Hartpon (Caroline Perreau, et Maroussia Jannelle pour le design), Georgette, 92 ans, raconte : « Pour aider ma mère, je suis allée travailler dans cet immense chantier de transbordement. Nous étions cinq femmes par wagon, trois qui remplissaient les couffins dans le wagon espagnol et deux sur le pont pour remplir le wagon français. Nous étions payées à la tonne, et à la quinzaine. »
Pour son premier livre publié, la photographe française a imaginé une forme faisant du documentaire l’un des genres de la poésie.

©Marjorie Gosset
Transbordeuses, relié à la bodonienne (couture visible sur la tranche des cahiers imprimées associés), tisse des images de natures diverses, faisant alterner natures mortes, paysages et portraits, mais aussi pièces d’archives – sur papier transparent, comme la mémoire, par essence volatile.
Une orange tenue par des mains chenues nous accueille, signifiant à la fois l’hospitalité, la grâce de la nature et le destin des femmes de ce village frontalier.
Il fait nuit, les trains s’arrêtent, la pointeuse s’active.

©Marjorie Gosset
Qu’entend-on quand on souffle dans la conque ramassée sur la plage, ou quand siffle le contremaître ?
« Allez, les filles, on y va, y a du boulot, on se dépêche. »
Ou : « Tu es belle, prends soin de toi, la jeunesse passe vite. »
Quel est le prix des oranges ? Quel est le prix de votre force de travail ? Quel est le prix de votre courage ?
Cerbère n’est pas toujours rieuse, même si la mer nourricière la borde, elle est aussi la patrie des accablements.
La chromie très douce ou sombre des photographies de Marjorie Gosset évoque avec beaucoup de pudeur la vie des ouvrières, leur solidarité, leurs efforts, la façon, par les objets peuplant les maisons, dont leur existence s’est inventée.

©Marjorie Gosset
Il y a du mystère dans l’air, des recoins où se cacher, des ombres profondes, Transbordeuses n’est pas une encyclopédie, mais un livre où l’on ressent, où l’on frissonne, où l’on s’enchante, où l’on pense, où l’on fait silence, et où le passé est une matière palpable.
Participant de la mémoire de l’histoire des femmes, cet ouvrage, qu’il faut prendre le temps de regarder en tous ses détails, est important.
Y règne quelque chose de l’Espagne, présence de la mort jusque dans la vie, et de la vie jusque dans la mort.

Marjorie Gosset, Transbordeuses, éditrice Caroline Perreau, directrice artistique Maroussia Jannelle, Editions Hartpon, 2024, 108 pages
https://editions.hartpon.com/4567/transbordeuses-marjorie-gosset/

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