Les maux de notre temps, par José Nicolas, photoreporter


Cette femme négligemment enveloppée dans une veste de laine traverse la Révolution roumaine devant un mur de mécaniques au repos. Roumanie – Decembre 1989 ©José Nicolas

C’est en tant que soldat embarqué – comme sous-officier parachutiste employé dans des missions difficiles -, que José Nicolas a découvert, au contact de Jacques Pavlosky (agence Rapho, puis Sygma), le métier de photojournaliste.

Son deuxième livre après Tchad (présenté dans L’Intervalle le 5 février 2019), On est ce que l’on regarde, publié par Revelatoer (Charlotte Vannier et Didier Bizet) avec l’aide de la SAIF/bourse Benoît Schaeffer, retrace les différentes étapes d’un photographe ayant documenté nombre de conflits, de guerres, de situations de tension, ou de lieux marqués de façon indélébile par l’Histoire, au Moyen-Orient (Liban, Kurdistan, guerre Iran-Irak, guerre du Golfe, Israël, Egypte, Afghanistan), en Asie (Mer de Chine, Cambodge), Afrique (Tchad, Madagascar, Soudan du Sud, Somalie, Burkina Faso, Rwanda, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Togo-Ghana), aux Amériques (Suriname, Guyane, Haïti) et Europe (Roumanie, Sarajevo, Kosovo, Auschwitz).

Blessé au Liban en octobre 1983, puis réformé, le futur cofondateur, avec Jean Vignela, de l’Atelier/Galerie Taylor, à Paris, en 2019, rejoint alors Médecins du Monde et son ami Bernard Kouchner, qui lui confie de nombreuses missions auprès de ses équipes d’humanitaires.


Boat people, Mer de Chine, Rose Schia no, 1987 ©José Nicolas

Les terrains de luttes où le photoreporter/logisticien est envoyé sont souvent des lieux de grande confusion, il faut identifier des besoins, bien analyser les situations, agir avec raison et instinct – dans une préface particulièrement éclairante Franck Tenaille résume en quelques pages denses le parcours du photoreporter.

Sens de l’action, connaissance intime des militaires, confiance.


Jerusalem, 2006 ©José Nicolas

Patrick de Saint-Exupéry fait son éloge : « Les images de news traversent rarement l’épreuve du temps. Celles de José Nicolas, si. Le temps les a bonifiées. Les regarder aujourd’hui c’est rentrer dans une histoire qui demande toujours à être écrite. »

Il est de nouveau blessé au Rwanda.

« Je passerai plusieurs mois en hôpital, confie-t-il, hanté par ces massacres, notamment la vision de cette femme qui court en hurlant avec son bébé dans le dos, la tête tranchée. J’ai commencé à sombrer dans la folie. Trois ans plus tard, je suis parti vivre avec ma famille dans le Sud, à Aix-en-Provence, où le soleil et le bruit des cigales m’ont redonné le goût de la vie. »  

Accompagnés de textes informatifs précis, les chapitres de On est ce que l’on regarde se regardent comme on découvre un livre plein de bruit et de fureur, tout en sachant également exposer des moments d’apaisement.

Les photographies sont en noir & blanc et couleur, sobres, directes, saisissant à la fois le chaos des guerres, la fuite des populations et l’attente.

S’armer, se battre, saigner.

Conditions humaines.

Détruire, déblayer, pleurer.

Sombrer dans la démence, faire le fanfaron, prendre ou perdre le pouvoir.

Enrôler les enfants, appartenir à telle ou telle milice, se discipliner.

Chiisme, marxisme, léninisme, capitalisme, banditisme, idéalisme.


Afghanistan, Wardak, 1984 ©José Nicolas

Femmes kurdes au combat appartenant au mouvement des moudjahidines du peuple. Beauté des visages. Beauté des cadrages.

Un peshmerga près de son hamac : l’image fait songer à quelque bucolique virgilienne.

Chars, pétrole, cadavres.

S’il sait parfaitement isoler ses sujets dans l’image, José Nicolas réussit également à saisir les mouvements de groupes, les ferveurs religieuses, l’effervescence au quotidien.

Avec un regard proche de l’anthropologue, le photographe rencontre des communautés, les Coptes égyptiens, les habitants de la Cité du Courage à Madagascar fondée par le père lazariste Pedro Opeka, ceux d’un campement de dix mille enfants au Soudan du Sud, des supporters de football au Burkina Faso.  

S’il rend compte des moments de guerre, José Nicolas s’attarde aussi sur la vie quotidienne, les soirées de Beyrouth et de Phnom Penh, la paysannerie afghane, des pêcheurs sur le Mékong, le marché de Faya-Largeau (Tchad).


Mont Saint Michel en Surobi, Afghanistan, 2011 ©José Nicolas

Certaines photographies sont lunaires, notamment prises dans la majesté des montagnes afghanes, ou simplement saugrenues et drôles (Miss Allemagne et Miss Autriche posant avec le chef de la police de l’île de Gorée, au Sénégal).

Mais la réalité est peut-être avant tout cruelle, ou atroce.    

Grande famine en Somalie.

Génocide au Rwanda.

Révolte – assez picaresque – des « nègres marrons » au Suriname.

Enfer de Sarajevo et de ses snipers.

Utilisés comme force d’interposition et de maintien de l’ordre – néocolonial ? -, les soldats français sont partout, que ne juge pas le photographe, conscient de la complexité de chaque enjeu, de chaque zone de turbulences.


Haiti – Port au Prince – Inauguration d’une ecole à Grand Boulange avec une messe ©José Nicolas

Pensé et conçu pour ne pas oublier et essayer de comprendre, On est ce que l’on regarde est un ouvrage de transmission, celle de l’expérience d’un homme ayant beaucoup vu, et beaucoup éprouvé.

Se terminant par une série de vues d’Auschwitz, là où « dans les cendres, s’éteignirent les promesses de l’homme » (Elie Wiesel), ce livre d’importance se termine par cette réflexion de Pasolini : « Tant que l’homme exploitera l’homme, tant que l’humanité sera divisée en maîtres et en esclaves, il n’y aura ni normalité, ni paix. Voilà la raison de tout le mal de notre temps. »

Valeur du courage de faire la paix, et de s’unir.

José Nicolas, On est ce que l’on regarde, textes de Frank Tenaille, Editions Revelatoer, 354 pages

https://josenicolas-art.fr/fr/accueil


Roumanie – Bucarest – Combats dans la capitale ©José Nicolas

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https://www.revelatoer.com/onestcequelonregarde



Vendeur de pain palestinien sur la Corniche. Liban, Beyrouth – Novembre 2002 ©José Nicolas

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