Le champ du grand Rapport, par Kenneth White, écrivain

Sur les pas de Victor Segalen en Chine

« Je parle d’une esthétique tellurique, d’un mouvement qui consisterait à aller d’une conscience égologique (aux inventions de plus en plus pauvres par manque de substance première) à une conscience écologique (liée à un sens de la découverte), d’une ego-poétique à une géo-poétique. »

Pour quitter les rives étroites du présent maléficié, la pensée, les récits et l’œuvre poétique de Kenneth White (1936-2023), écrivain trop peu cité ou étudié, me paraît particulièrement féconde.

Il s’agit avec lui d’entrer dans une forme d’espace premier, de grand dehors, de champ géomagnétique permettant d’élargir notre sensation d’être au monde.

« On peut parler, écrit-il dans ses propos sur Victor Segalen, d’une anesthésie de l’esprit. Un de ses signes est la réduction contemporaine de tout ce qui est « intellectuel » à l’humain. Je pense bien sûr à l’immense édifice des sciences humaines, mais aussi, à un degré inférieur, à tous ces romans, ces films qui tournent autour non seulement de la condition humaine, mais de contextes de plus en plus domestiques. Pour les origines de cette réduction au trop-humain, à cette restriction de l’espace mental, il faudrait sans doute remonter à la révolution industrielle, à l’invasion du machinisme et à une population grandissante de plus en plus congestionnée. Toujours est-il que le résultat est un globalisme dépourvu d’un sens du monde, un engourdissement des facultés de l’esprit, une trivialisation ou une évaporation de l’intelligence. »

Contre la domestication de pensée, il y a donc des dizaines de livres, des essais sur la peinture et les noms qui comptent (Artaud, Segalen, Nietzsche, Deleuze, Hokusai…), nourrissant le projet de ce que le nomade de Trébeurden venu d’Ecosse a appelé comme territoire de recherches la géopoétique.

Ne pas séparer la pierre, des oiseaux, des fougères, des animaux, des humains, ni de la vaste bibliothèque.

Un bel ouvrage, publié à Strasbourg par L’Atelier contemporain, Au fin fond du réel, collige des textes sur la géopoétique, des propos sur des artistes (Karl Bodmer, Philippe Carpentier, Dominique Rousseau, Alfred Manessier, François-Xavier Fagnier, François Béalu, Ida Karskaya, Julius Baltazar, Bertrand Dorny, Michel Moy, Jean-Michel Atlan, Richard Texier, Serge Goudin-Thébia, Ka. Ty Deslandes, Eliane Hawa, Daniel Graffin, Serge Saunière, Nissan Engel, Pierre Delcourt, Bertrand Alligand, Jacqueline Ricard) et une approche personnelle de Van Gogh invité dans l’ermitage costarmoricain de l’écrivain.

Il est temps de se rattraper, et de tout lire.

Il n’y a pas l’humain d’un côté, souvent impérialiste, et le monde de l’autre, mais un grand Rapport à analyser.

Partir du silence, puis de tout ce qui sonne, et d’un langage fondamental unissant les êtres.

La Culture n’a de sens que si elle n’est pas en pot (expression de Nicolas Bouvier), mais ouvre des voies nouvelles, une clarté complexe, dégageant des chemins vers une autre poétique.  

Beauté vagabonde (Kant), pensée nomade (White), refondation.

Penser les territoires, espaces mytho-païens, et la route longue avec Hérodote, Pline, Virgile, Ibn Arabi, mais aussi Joseph Beuys, et les pionniers du land art – liste bien entendu minimale.

Se débarrasser de soi-même, entrer dans le monde blanc, se concentrer sur l’essentiel.

Se « charger, comme l’écrit André Breton dans Arcane 17, en milieu isolé. »

Se demander avec Gauguin, ce sauvage hautement civilisé qui fréquentait les mardis de Mallarmé et pensait l’énergétique des couleurs comme ordre du rêve :  D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

S’installer à Pont-Aven, ou en Polynésie – comme Segalen, arpentant par ailleurs les routes rudes de la Chine et du Tibet faisant trembler son écriture.

« L’œuvre de Gauguin reste sur l’horizon comme une tentative de grande synthèse, parcourue par une houle vitale et sensorielle, porteuse de cette aura qui distingue le plus grand art. »

Opérer l’effort de la grande synthèse.

Aller sur les hauts-plateaux, ouvrir des pistes, se residérer (voir le grand œuvre de SMITH).

Se laisser gagner par l’ivresse procurée par l’élixir païen, le multivers, le divers.

Jouissances de l’accès à un champ polysensoriel.

Un poème tiré du recueil Terre de diamant, traduit par son épouse Marie-Claude White et Philippe Jaworski, est cité.

Le voici : « Sur le premier mur / il y avait une estampe de Hokusai / sur le second / une radiographie de mes côtes / sur le troisième / une longue citation de Nietzsche / sur le quatrième / rien du tout – / c’est celui que j’ai traversé / avant d’arriver où je suis. »

Où que l’on parvienne à l’illumination, dit un texte indien, ce lieu est comme un diamant.

Kenneth White, Au fin fond du réel, Une approche de l’art géopoétique, L’Atelier contemporain, 2025, 198 pages

https://www.institut-geopoetique.org/fr/

https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/essais-sur-l-art/article/au-fin-fond-du-reel

https://www.leslibraires.fr/livre/25191979-au-fin-fond-du-reel-une-approche-de-lart-geopoetique-kenneth-white-l-atelier-contemporain?Affiliate=intervalle

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de Patrice Reytier Patrice Reytier dit :

    Cher Monsieur, 

    je suis moi-même très intéressé par Kenneth White. J’ai organisé l’année dernière une expo sur lui à La bibliothèque La Pérouse de Brest (Kenneth White : une œuvre océan) pour laquelle j’avais d’ailleurs cherché à vous joindre, sans réussite, pour vous inviter au vernissage.

    Amicalement

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