Poème visuel pour Mary, par Robert Frank, photographe

©delpire & co / Libella, 2025

« Les choses les plus simples changent si l’homme prend contact avec. » (Robert Frank)

En 1947, le photographe suisse Robert Frank (1924-2019) s’installe à New York, faisant de 1949 à 1953 de fréquents séjours à Paris, où il aime, tel

le flâneur baudelairien, errer.

Alors qu’il est séparé de sa jeune épouse pour son premier voyage parisien depuis leur mariage, celui-ci conçoit pour elle un scrapbook qu’il lui envoie comme on compose une lettre d’amour.

Amour envers une femme certes, mais aussi envers la vie, ses surprises, sa poésie, sa mélancolie.  

Les éditions Delpire publient aujourd’hui cet ouvrage merveilleux, resté longtemps conservé dans la sphère familiale de l’auteur.

Rien de plus logique pour cet éditeur quand on sait les liens d’amitié qu’entretinrent l’artiste vagabond et Robert Delpire, qui publia en 1958 l’ouvrage considérable pour l’histoire de la photographie, Les Américains.

Un fac-similé de vingt pages accompagne ce superbe volume à la couverture entoilée – façon toile de jute d’antan -, comportant la photographie d’une chaise figée dans une posture anthropomorphe.

Le motif récurrent du siège dans le corpus de soixante-quinze tirages de Frank indique une attente, une stase, un art de la lenteur, un arrêt dans la marche, qui est une grâce.

Un symbole de repos et de solitude, de possible conversation dans un parc et d’introspection.

Ces chaises, ce sont aussi des fantômes de Parisiens et de Parisiennes difficiles à rencontrer.

©delpire & co / Libella, 2025

Eclate dans ce livre de facture artisanale qu’adressa un homme épris de liberté à une femme danseuse et sculptrice, la passion d’un auteur pour l’édition, cherchant constamment à associer fond et forme, disposant ses images avec le plus grand soin sur la page, collant çà et là des photographies de tailles différentes, les coupant parfois de façon étonnante, tout en y joignant du texte manuscrit et des respirations de blanc.

Il y a du Jack London discret ici, et un hommage à Agtet pour les rues vides et le goût des marges – l’espace de la banlieue -, mais aussi aux surréalistes pour le centre magnétique de la place de la Concorde.

Mary’s Book offre Paris à une aimée (Arc de Triomphe, Tour Eiffel, Notre-Dame, inscriptions publicitaires, lanterne à gaz, bouche de métro, place de la Bastille), mais dans une perspective qui est celle d’un auteur collectant des images tel un archiviste du présent, ou, pour reprendre la pensée de Walter Benjamin, un chiffonnier.

Frank appelle « pissoir » une vespasienne, c’est touchant.

Voilà Paris, semble-t-il dire à Mary, insaisissable et dynamique, reconnaissable et de dimension quasi onirique – comme une cosa mentale (la superposition est parfois utilisée).

« Je regarde toujours dehors, confiera-t-il plus tard, pour essayer de voir dedans. J’essaie de dire quelque chose de vrai. Mais peut-être que rien n’est véritablement vrai. Sauf ce qu’il y a dehors. Et ce qu’il y a dehors ne cesse de changer. »

Frank cite à l’orée de son livre Le petit Prince, et pense aussi probablement à Prévert, au film noir américain, comme à André Sauvage.  

©delpire & co / Libella, 2025

Dans la première partie du livre, comprenant des textes excellents de Kristen Gresh et Stuart Alexander, apparaît Mary, souriante et belle comme une divinité païenne, photographiée aux Puces de Saint-Ouen au début des années 1950.

Le couple danse à Valence, en Espagne, en 1952.

Elliott Erwitt est là, qui les saisit dans un grand moment de tendresse.

L’amour entre eux est évident, c’est la clef de voûte, l’absolu de l’art, un point fixe dans l’incessant mouvement des jours et des émotions – Frank aime les objets pour leur fixité, et le temps condensé qu’ils symbolisent.

Reliant deux mondes et deux êtres, Mary’s book n’est pas qu’un livre, c’est un bouquet de fleurs transatlantique.

Robert Frank, Mary’s Book, avant-propos Emmanuelle Kouchner, textes Stuart Alexander et Kristen Gresh, direction éditoriale Emmanuelle Kouchner, éditions Iris Aleluia, traduction de l’anglais Jean Kempf, relecture du français Renaud Bezombes, éditions Delpire & co, 2025, 136 pages

https://www.delpireandco.com/produit/marys-book/

Mary and Rober Frank, Valencia, Spain, 1952, Elliott Erwitt

La version originale de cet ouvrage a été publiée par MFA Publications, Museum of Fine Arts, Boston

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