Sa Majesté la mouche, par Peter Geimer, historien de l’art

Portrait d’un chartreux, 1446, huile sur bois, Petrus Christus

Un homme qui écrit sur les mouches ne peut pas être vraiment mauvais, ce sont les araignées qui me l’ont dit.

Spécialiste de la musca domestica, ainsi s’avance vers nous, drapé de probité candide et de toiles blanches, Peter Geimer, directeur du Centre allemand d’histoire de l’art à Paris depuis octobre 2022, auteur de Mouches, un portrait, publié une première fois à Berlin en 2018, livre étonnant repris en édition augmentée par les éditions Macula.

Se présentant comme une histoire culturelle de l’insecte déconsidéré, cet ouvrage est un enthousiasmant aperçu, souvent plein d’humour, de la petite bête noire tels que la littérature (chez Adalbert Stifter, E.T.A. Hoffmann, Robert Musil) et les arts visuels – peinture, photographie, cinéma – l’ont pensée et représentée.

Elle agace, s’insère partout, par exemple dans l’appareil de vision d’Antonio Beato, frère de Felice, quand il photographie au Caire, aux alentours de 1870, des tombeaux de mamelouks.

On dirait, précise avec justesse Peter Geimer, une créature préhistorique prisonnière de l’ambre, l’historien se souvenant également de l’enregistrement d’une mouche se posant sur le front de Renée Falconetti, à peu près cinquante plus tard, dans La passion de Jeanne d’arc de Carl Theodor Dreyer.

Jean Renoir ne disait-il pas qu’il fallait toujours qu’une porte du studio de tournage reste ouverte afin d’accorder une place au hasard dans la création artistique ?

Si le vaillant petit tailleur en tue sept d’un coup, combien en avons-nous dégommé depuis notre enfance ?

On les identifie aux Erinyes, déesses de la vengeance : laides, inutiles, nuisibles, elles sont faites pour harceler.

Clément Rosset, dans un essai biographique intitulé La mouche en fait le symbole de la paranoïa de son héros.

Les chiens nous émeuvent, les mouches nous effraient, nous répugnent, nous terrorisent – voir la photographie de Jacques-André Boiffard, Papier collant et mouches, paru en 1930 dans l’article de Georges Bataille, L’esprit moderne et le jeu des transpositions, pour le huitième numéro de la revue Documents.

Mais comment les mouches, « noire incarnation du caprice » (John Ruskin) nous voient-elles ? dans la multiplication de nos visages, comme dans La Mouche noire, de Kurt Neumann, avec Patricia Owens (1958) ?

Et qui devient-on lorsque nos deux corps fusionnent comme dans The Fly (1986), de David Cronenberg ?

Les mouches vont bien aux natures mortes et vanités – Vanité, d’Adriaen van Nieulandt, 1636 ; Nature morte à la poire et aux insectes, de Justus Juncker, 1765 ; Nature morte avec flûte de champagne, d’Emilie Preyer, 1870 -, elles sont une puissance de dérèglement, de corruption, d’envahissement.

Un minimum de place pour un maximum de ravages, comme dans le court-métrage Gare à la mouche (2014) du réalisateur Olly Williams.

Une inquiétude, présence sur le bord du cadre de l’huile sur bois de Petrus Christus, Portrait d’un chartreux (1446).

Une saleté sur la coiffe d’une noble dame, comme sur le Portrait d’une femme de la famille Hofer (anonyme, circa 1470).

Il faut bien un Moïse pour chasser le fléau des mouches.

C’est aussi Jésus bébé, compatissant, se penchant sur une mouche dans la Madone à l’enfant, de Carlo Crivelli (circa 1480).  

Peu de temps après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Robert Musil note dans son Journal: « Fin juillet. Une mouche meurt : guerre mondiale. »

Giorgio Vasari rappelle quant à lui une anecdote valant légende : « On rapporte que Giotto, dans sa jeunesse, peignit un jour d’une manière si frappante une mouche sur le nez d’une figure commencée par Cimabue que ce maître, en se remettant au travail, essaya plusieurs fois de la chasser avec la main avant de s’apercevoir de sa méprise. » 

Drosophila melanogaster, drosophila pseudoobscura, musca domestica, lucilia sericata, glossina morsitans, volucella zonaria, sicus ferrugineus, empis tessellata, haematopota pluvialis : laquelle emmènerez-vous au bal ?

Peter Geimer, Mouches, un portrait, traduction de l’allemand Laurent Cassagnau, relecture Sophie Yersin Legrand, suivi iconographique Yan Le Borgne, Editions Macula, 136 pages

https://www.editionsmacula.com/livre/mouches/

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