L’art des traits, par Apaches, revue de cinéma

Geronimo, le sang Apache (Geronimo) un film d’Arnold Laven, 1962

Excellente nouvelle dans la petite constellation des publications de cinéphiles, en ligne et/ou en papier – Le Rayon Vert, Tsunami, SuperSeven… –  la revue Apaches, huitième numéro déjà, est passionnante, parce que très informée, érudite avec partage, curieuse, bien écrite, libre.

Apaches, comme ces voyous ayant effrayé Jack Kerouac quand il vint à Brest à la recherche de ses origines (lire Satori à Paris dans la traduction de Jean Autret).

Comme les Indiens contre les cowboys de la critique mainstream.

Comme Geronimo, dont le cœur, dit-on, était fidèle.

Il y a bien sûr les étoiles Cahiers du cinéma et Positif, mais il y a aussi les planètes de contrebandiers, pensant le cinéma comme une façon d’inventer une contre-société, plus vraie, plus honnête, plus intense que celle qu’on nous impose.

Me frappe à la lecture du dernier opus d’Apaches l’attention portée au verbe, aux voix, à la parole en toutes ses modulations : les bons critiques de cinéma ne sont pas que des regardeurs d’images, mais de grandes lecteurs, attentifs à la façon dont se formulent des idées et dont les émotions se disent.

Lire vraiment, disait Voltaire, c’est savoir relire.

Voir vraiment, c’est de la même façon savoir revoir, et prolonger par les mots ce que l’œil a cru comprendre.  

Dans son édiorial, 2025 underground, Mahaut Thébault l’exprime clairement : Apaches « tente quelques percées ».

Du côté de Franco Piavoli : texte complet de Charlotte Menu Pergola, qui cite le poète Giuseppe Ungaretti – « Je m’éblouis / d’infini » -, et célèbre chez le cinéaste italien né en 1933 une « économie du verbe, qu’il réduit au minimum, pour ne retenir que les rires, les chants, les cris (…) Franco Piavoli développe un cinéma qui saisit le monde sans le contenir, qui capte quelque chose du mouvement de la vie sans l’épuiser, et qui, ce faisant, réorganise notre perception, déplace notre regard et notre écoute pour reconsidérer la richesse de notre expérience. »

Le sacré chez lui procède d’une écologie visuelle où la communication entre tous, humains e non-humains, ne comporte aucun bavardage, mais une vibration de sensibilité recréant une unité première.

Du côté du critique marocain Ahmed Boughaba interrogé par Sirine Pons, évoquant la revue Dirassat Sinimaya (treize numéros), éditée par la Fédération nationale des ciné-clubs au Maroc dans les années 1980, et les articles de Noureddine Saïl, dont il traduit pour Apaches le texte « Le cinéma marocain… encore et encore ! »

Du côté de Jean-Claude Biette, Paul Vecchiali, du critique frère Stéphane Bouquet, d’Arnaud Desplechin (misogynie de Deux pianos ?), de Frank Borzage : texte fleuve de Marie Anne Guerin tissant le présent et le passé, le génial Didier Morin (revue Mettray), la trilogie d’Oslo de Dag Johan Haugerud et le regretté Laurent Achard.

Politique des noms, politique des auteurs, politique des œuvres.

Du côté du festival de Locarno (soixante-dix-huitième édition) avec Maël Mubalegh cinéphile exhaustif, écrivant dans la joie « d’un sentiment de découverte devenu rare » (texte bourré d’idées, festival à lui tout seul, notamment dans l’art d’envoyer des flèches textuelles) : défilent (je ne cite pas tous les films décrits) le « gargantuesque » Dracula de Radu Jude, « l’étonnant » Solomamma de Janicke Askevold, « le très beau » Blue Heron, de la Canadienne Sophy Romvari, Dry Leaf, d’Alexandre Koberidze,  « de loin le film le plus fou de la sélection », et « un film pour l’éternité », Mektoub, My love, où l’écriture de son commentateur se fait encore plus inspirée.

« Qu’il ait fallu attendre un cinéaste comme Abdellatif Kechiche, apparemment si versé dans le travail de l’improvisation et du jaillissement, pour voir un film aussi juste et aussi profond sur cette activité étrange, l’écriture d’un film, a quelque chose d’incongru mais en même temps de totalement logique : fidèle à lui-même, et en cela pas tant réalisateur que peintre, Kechiche nous livre une étude de jeune homme ; jeune homme « au scénario » comme on parle chez de Vinci de La Dame à l’hermine ou Vermeer de La Femme écrivant une lettre. »

Autre exemple de phrase rejoignant le propos général de la revue : « Aux antipodes de ce cinéma volubile [Les Vilaines Manières de Simon Edelstein, film restauré], L’Ogre, du même auteur, « adaptation du roman de Jacques Chessex paru en 1973, aborde la parole comme le lieu de l’irrésolution la plus absolue, toujours sur le mode d’une croyance, peut-être, mais alors d’une croyance négative. »      

Du côté du polymorphe Radu Jude encore par Gaspard Nectoux – il se penche plus loin sur Bonjour la langue, de Paul Vecchiali -, rappelant la rencontre entre le réalisateur roumain et l’écrivaine Nathalie Quintane au FIDMarseille en juillet 2025, mais aussi les vers de son compatriote Ghérasim Luca et le lettriste Isidore Isou : « Les films de Radu Jude ne sont pas des films contre la bêtise, mais avec. »

Du côté du Guyanais Maxime Jean-Baptiste, auteur notamment de la fiction Kouté vwa (entretien avec Romain Lefebvre et Rémi Pierre) : « Il y a beaucoup de réflexions en ce moment sur l’impact écologique des tournages. Il faut peut-être repenser cet imaginaire et bâtir d’autres modèles. Je développe un film qui réfléchit justement à ça, à ce qu’est un tournage industriel et comment il peut reproduire des violences sous couvert de positions humanistes et positivistes. »

Du côté de David Cronenberg, en un dossier puissant : texte impliqué d’Alexandre Caoudal (première personne, émotions, points de vue fulgurants), et de nouveau virevoltant de Maël Mubalegh : « Chez Cronenberg, il n’y a pas, de fait, de rupture ontologique entre le mot, le corps et la technique. Seulement une variation d’intensité qui suppose, pour passer d’un univers à l’autre, un codage et un recodage. »

Pour mieux analyser le rapport du cinéaste canadien à son art, le mot nekuia est posé, c’est parfait.

Du côté de la série Mission impossible, « innervé par le motif de la surprise », par Emilien Peillon, et des séries How To With John Wilson et The Rehearsal, par Clément Coucoureux.

Du côté de Challengers, de Luca Guardagnino, que défendent Phane Montet et Théo Leroyer : « Personne ne sortira transformé de Challengers. Cependant, il est fort probable que le film, malgré son sujet superficiel et ses méthodes vaniteuses, aura réussi à nous faire ressentir le plaisir que peut procurer le mouvement d’un regard sur le monde. »

Du côté de Budd Boetticher, par Matheus Felix et Julia Lin : son cinéma, ses chevaux, son tempérament de pédagogue, son esprit classique « comprenant très bien ce qu’est la tragédie », c’est-à-dire, au fond, la matrice corrida.

A propos du cinéaste d’animation japonais Masaaki Yuasa s’entretenant avec Maud Gacel (traduction Shoko Takahashi) : « L’amitié est une chose sur laquelle j’aime beaucoup travailler et c’est également un thème récurrent des œuvres originales que j’adapte. En revanche, j’essaye toujours de sortir des configurations usuelles de ce type de rapports. Les personnages de mes films n’arrivent pas toujours à s’ouvrir aux autres ou à exprimer leurs sentiments. Je n’aime pas me contenter de simples dialogues. Selon moi les amitiés profondes sont à chercher dans le langage corporel, la manière d’être ensemble. »

Apaches ? De l’amitié, de l’effervescence intellectuelle, de l’enthousiasme.

La foi dans la dimension d’émancipation et d’ennoblissement portée par le cinéma – mondial – de qualité.  

Et l’ambition d’amener le cinéma en des territoires neufs, ainsi la nouvelle d’Hélène Boons, Les sirènes pleurent à Noël concluant le volume, titre façon Série Noire dont la protagoniste est une tireuse de tarot au nom hollywoodien, la New-yorkaise Cassandra Lake.

Voici des phrases, faites-vous un film, ce sera le plus beau : « La nuit s’abymait dans les vapeurs de hot-dogs et d’alcool de pauvre facture. » / « Autour d’elle sommeillaient des travailleurs fatigués. » / « L’après-midi avait décliné et l’angoisse avait mordu Joe. » / « Alors, dans le roulis de leurs poitrines antiques, quelques diamants perdus brûlent puis vacillent. »

Si John Huston lit ceci, les droits du scénario sont encore disponibles.

Revue Apaches, rédactrice en chef, directrice de la publication Mahaut Thébault, dessin Theo Vilaceque, couverture Ryo Joyau, logo Léo Bret, mise en pages Maud Gacel, traduction Ahmed Boughaba, Shoko Takahashi, numéro 8, Hiver 2025-2026, 124 pages

Contributions Charlotte Menut Pergola, Ahmed Boughaba, Sirine Pons, Marie Anne Guerin, Maël Mubalegh, Gaspard Nectoux, Maud Gacel, Romain Lefebvre, Rémi Pierre, Alexandre Caoudal, Emilien Peillon, Clément Coucoureux, Phane Montet, Théo Leroyer, Matheus Felix, Julia Lin, Hélène Boons

https://www.apaches.ch/la-revue-apaches/

https://www.apaches.ch/produit/n8-hiver-2025-2026/

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