Quand la beauté abonde, par Jérémy Liron, critique d’art

©Marion Bataillard

« Pourquoi es-tu séparé / Séparé des fleurs et du bleu / D’une mer pourquoi / Es-tu séparé de toi-même / Quand la beauté abonde » (Mathieu Bénézet)

J’ouvre au hasard le volumineux recueil d’articles du peintre, écrivain et critique d’art Jérémy Liron publié à L’Atelier contemporain, Retourner le regard, et tombe immédiatement sur la reproduction d’une peinture de Marion Bataillard, de la série Jeux impudiques.

C’est un autoportrait en pied, bas du corps nu exhibé, corps en légère torsion, joie des couleurs, plans superposés.

« Marion Bataillard, analyse son commentateur, ne peint pas sur, mais depuis. »

Depuis l’histoire de l’art, depuis le contemporain, depuis la multiplicité de ses désirs conduisant à des agencements et structures formelles souvent étonnantes.

« Dans une série de travaux au pastel gras, poursuit-il, réalisés pendant la période particulière du confinement, alors que la situation redoublait encore la dimension domestique de l’œuvre, Marion Bataillard peint ainsi alternativement des vulves et des autoportraits, comme une façon de sonder dans le visage du haut, public, comme dans celui du bas, privé, ce qu’il pouvait se laisser entrevoir et peut-être même saisir de ce que l’on vit, de ce qui se manifeste de la vie en cette mise en pied par laquelle toute présence se fait. »

Par la multiplicité de ses intérêts, le recueil de Jérémy Liron est précieux, qui mêle constamment la présentation d’œuvres se faisant pour la plupart aujourd’hui, parfois relativement confidentielles, et la culture picturale – il s’agit quelquefois de photographies – de laquelle elles participent.

On retourne le regard, comme lorsque l’on pratique l’aïkido, c’est-à-dire sans vraiment regarder mais en se laissant atteindre, en quittant la dualité pour l’unité retrouvée.

Il s’agit ainsi de se laisser contempler, plutôt que d’épuiser l’œil, se laisser bouger par l’objet qui nous a un instant un ému, et prolonger par le texte la sensation première.

Changer de paradigme (lire les derniers écrits de Jean-François Billeter chez Allia), pratiquer l’ascèse du regard, voir en fermant les yeux.

Etre vu, et comprendre en écrivant ce qui nous vise.   

Dans sa belle préface, Léa Bismuth parle à son propos de somme d’intensité, de machine énonciative, journal du regard, obsession devenue texte.

©Marion Bataillard

Les noms d’artistes défilent (Simon Martin, Thomas Lévy-Lasne, Aurore Pallet, Shirley Jaffre, Laurence Gossart, Lee Bontecou, Amel Zmerlin Claire Georgina Daudin, Leonardo Cremonini, Francesca Woodman, Paul Rebeyrolle, Marie-Claire Mitout, Helen El-Kahl, Mireille Blanc, Marion Harduoin, Laure Tiberghien, Claire Chesnier, Saul Leiter, Marc Léonard, Frédéric Khodja, Mengzhi Zheng, Gilles Elie, Iris Gallarotti…), puis l’analyse de leur œuvre, presque toujours précédée de citations très bien choisies (Jean Giono, Agnes Martin, Vassily Kandinsky, Chris Marker, William Shakespeare, Gustave Flaubert, Henri Michauxn Charles Baudelaire, Francis Ponge…).

Rilke est souvent cité dans le corps des textes, parce que poésie est cœur de toute chose.   

L’impression est quelquefois d’une critique d’art en passant, légère, sans manquer pour autant de précision.    

Kiarostami est convoqué : « J’ai souvent remarqué que nous sommes incapables de regarder ce que nous avons devant nous, à moins que ce ne soit dans un cadre. »

Jérémy Liron écrit en automne 2022 : « Oui, au début il est une image qui manque. Et puis l’image de cette image manquante. Et à chaque chapitre de notre vie se font des albums, les officiels, ceux que l’on garde pour soi et ceux qui se font sans qu’on sache ni décide. »

Voilà, tout est dit, non ?

Partir à la recherche de l’image manquante, inlassablement, continuer à voir, écrire, peindre.

On ne fait jamais qu’entrapercevoir.

Cela s’appelle Retourner le regard.

Jérémy Liron, Retourner le regard, préface de Léa Bismuth, L’Atelier contemporain, 2026, 424 pages

https://www.lironjeremy.com/

https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/ecrits-d-artistes/article/retourner-le-regard-614

Jérémy Liron est représenté à Paris par la galerie Isabelle Gounod

http://galerie-gounod.com/fr/artistes/oeuvres/11/jeremy-liron

Marion Bataillard organise en juillet et août à Saint-Pierreville (Ardèche) des stages de peinture – la contacter :

marionbataillard@hotmail.com

https://www.instagram.com/marionbataillard/

https://www.marionbataillard.com/

Laisser un commentaire