Jeanne d’Arc, figure de pitié, par Jules Michelet, Charles Péguy, Georges Bernanos et André Malraux, écrivains

Le procès de Jeanne d’Arc, 1962, Robert Bresson

« Une enfant de douze ans, une toute jeune fille, confondant la voix de son cœur avec la voix du Ciel, conçoit l’idée étrange, improbable, absurde, si l’on veut, d’exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays. Elle couve cette idée pendant six ans sans la confier à personne ; elle n’en dit rien même à sa mère, rien à nul confesseur. Sans nul appui de prêtre ou de parents, elle marche tout ce temps seule avec Dieu dans la solitude de son grand dessein. » (Jules Michelet)

L’inspirée Jeanne d’Arc inspire les écrivains, dont les textes sont quelquefois sublimes.

Les éditions La guêpine – consulter leur catalogue d’une richesse impressionnante – ont ainsi colligé dans un recueil non massicoté intitulé Sur Jeanne d’Arc quatre écrits d’une grande beauté, de Jules Michelet, de Charles Péguy, de Georges Bernanos, d’André Malraux.

En préface, Jean-Pierre Sueur rend hommage à la première écrivaine ayant célébré la sainte française, Christine de Pizan, sa contemporaine.

Le texte de Michelet, inséré dans sa gigantesque Histoire de France, date de 1841, où se rencontrent le lyrisme et le récit de l’historien, l’écrivain remarquant avec admiration la pitié de la combattante envers ses adversaires.

« On le voit dès le premier jour qu’elle paraît devant Orléans. Tout le peuple oublie son péril ; cette ravissante image de la Patrie, vue pour la première fois, le saisit et l’entraîne ; il sort hardiment hors des murs, il déploie son drapeau, il passe sous les yeux des Anglais qui n’osent sortir de leurs bastilles. Souvenons-nous toujours, Français, que la Patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »

Le socialiste Péguy voit en la figure de la Pucelle de Domrémy, qui l’obsède, un symbole de lutte contre le mal universel humain. Pour elle et lui, il n’y a pas de damnés, chacun peut être sauvé.

Il écrit ceci, qui est un monologue ou soliloque halluciné, dans les dernières pages de sa première Jeanne d’Arc, texte, précise Jean-Pierre Sueur, peu connu : « Sur le bûcher de bois sera ma mort humaine, / Et mon corps brûlera, que j’avais gardé sauf, / La flamme embrasera mon corps pour la douleur ; // La foule sera là par la place, anxieuse, / Entassée à mieux voir s’embraser ma chair vive, / Elle regardera ma chair s’embraser vive ; // Les prêtres et la foule, entassée par la place, / La foule se haussant, moqueuse et qui frissonne, / Et les clercs chanteront le cantique des morts ; // Les cloches sonneront pour moi le glas des morts. // Alors la flamme embrasera ma chair vivante, / La flamme me mordra pour ma douleur humaine, / Me mangera ma chair pour ma douleur humaine : // Tel sera mon passage à la flamme infernale / Et ma douleur avant la douleur éternelle, // En la suprême, alors, des partances humaines ; // Et dans mon pays on parlera longtemps de Jeanne la damneuse. »

Le procès de Jeanne d’Arc, 1962, Robert Bresson

Bernanos, qui vomit les tièdes, se bat avec Jeanne contre les bien-pensants, ces museaux à confiture.

« Jeanne est sainte, et nous la prions comme telle. Si l’on mesure à l’aune de l’expérience humaine une telle aventure, elle apparaît invraisemblable. La chance de la pauvre fille était si petite, l’affaire si obscure et les intérêts en jeu si puissants ! Mais Dieu sait venger ses saints. »

André Malraux fait de Jeanne une allégorie de la Justice et de la Pitié.

Elle est brûlée, son cœur a explosé ou fondu, mais l’écrivain gaulliste la ressuscite : « Le cœur descend le fleuve. Voici le soir. Sur la mer, les saints et les fées de l’arbre-aux-fées de Domrémy l’attendent. Et à l’aube, toutes les fleurs marines remontent la Seine dont les berges se couvrent des chardons bleus des sables, étoilés de lys… »

Un inquisiteur lui demande : « Jeanne, lorsque Saint-Michel vous apparut, était-il nu ? »

Sa réponse, lumineuse, géniale, pure, me fait frissonner : « Croyez-vous Dieu si pauvre qu’il ne puisse vêtir ses anges ? »

Croyez-vous Dieu si pauvre qu’il ne puisse vêtir ses anges ?

Michelet, Péguy, Bernanos, Malraux, Sur Jeanne d’Arc, préface de Jean-Pierre Sueur, imprimé par Du Lérot, La guêpine (Loches), 2026, 96 pages

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