
©Arthur Samier
« La chaleur stresse la rue. Celle-ci est encombrée de femmes mouillées, très chaudes. Elles ruissellent comme si elles s’étaient frottées avec des dattes, puis du miel, puis des dattes, puis du melon. Les éclairages son fonctionnels, elles osent sortir leurs seins, rentrer profond leurs strings, elles osent tamponner leur corps au trottoir, grâce aux lampadaires. Il est facile de chasser les femmes de la rue, il suffit d’éteindre la lumière. »
Esther Teillard est une jeune autrice extrêmement douée, sa voix est immédiatement reconnaissable, avec elle, qu’aurait probablement aimé rencontrer Henry Miller, la littérature prend à bras-le-corps notre capharnaüm contemporain, identitaire et sexuel.
Son deuxième roman, Fuck Circus, après le remarqué Carnes (Pauvert, 2025), nous fait passer une nuit dans un bar bobo-décadent d’une ville du Sud, Le Mythe, évoquant furieusement Marseille, alors que la narratrice vient d’être quittée par Gabriel, son amoureux.
Esther Teillard possède un don d’observation doublé d’un art de la formule, qui fait immédiatement mouche.
Fuck Circus est une satire, une complainte, un chant d’amour ironique, une autoanalyse impitoyable : « La vie à mes côtés n’est qu’une longue et douloureuse perte de ses droits fondamentaux et de sa dignité, une sorte de simulacre d’embourgeoisement pour clochardisation à long terme. »
Pas de moraline, mais la morale de l’écriture : tout dire, bousculer la guimauve des bienséances, ne pas craindre d’exhiber nos névroses et arrangements libidinaux, fussent-ils médiocres.
C’est mieux que Houellebecq, car ici la langue sauve, elle est première, bourrée d’une énergie explosive qui nous extirpe de notre cadavre.
Nous sommes envoûtés, nous vivons sous hypnose, mais une écriture nous réveille.
Rabelais, cité en exergue, en faisait le constat : « Ce monde ne fait que rêver, il approche de sa fin. »
Les personnages sont savoureux, toujours au bord de la folie, ou fous, quoi qu’il en soit ivres : un descendant direct de Chateaubriand, Ambroise, soulignant sans cesse son onanisme compulsif, un producteur de cinéma ne jurant que par Jean-Pierre Kalfon, un premier amour de jeunesse, Diane des Lysses, star de télé-réalité, un homme de gauche séduisant, un jeune atteint d’alopécie, une lesbienne aux seins superbes, Fabrice Lucchini traversant le parc Monceau en sandalettes, un petit homme torve rencontré dans un club échangiste ayant connu l’entièreté du Paris littéraire.
Au commencement étaient le sexe, la première masturbation, la première éjaculation, le premier orgasme, le premier regard de prédation déstabilisant, la première vulgarité lancée dans la rue.
Avant le commencement étaient l’amour, entre une mère et sa fille, la peau désirée d’une camarade obèse rencontrée dans un cours de danse, Alma, les belles mains désirables d’un homme, un film populaire.
« Celui qui a sauvé mon adolescence, c’est Louis de Funès. Ma mère et moi regardions Hibernatus, tous les samedis soir. C’était un rituel auquel nous refusions de déroger. Nous étions deux étrangères en semaine mais le samedi soir, devant Hibernatus, nous étions mère et fille. Plus que jamais lorsque passait la scène de l’abbaye avec Michael Lonsdale. Nous étions obligées de nous tenir la main pour ne pas tomber du canapé tant nous riions. C’était ce flegme de Lonsdale engoncé dans son statut de médecin respecté, son arrogance qui nous mettait au sol. »
Petite, solitaire, la narratrice lisait beaucoup, et même énormément, chipant des livres dans les familles de ses ami.e.s mieux achalandé.e.s, découvrant avec passion Emmanuel Bove (lire Mes amis, écrit à 26 ans, âge de l’écrivaine).
On peut tout apprendre dans les livres, et même découvrir avec plaisir des hontes – thème récurrent de Fuck Circus – que l’on n’imaginait pas.
Chez Esther Teillard, le sexe est un refuge, une addiction, un carnaval des animaux, une soif inextinguible d’amour, un piège, un feu, comme la littérature.
« Le sexe m’a toujours fait rire. Dès ma première fois, je l’ai vu comme une formalité tragi-comique, une cérémonie juive, une série d’enterrements dans lesquelles j’étais le trou final. J’ai immédiatement joui du sentiment de surpuissance qu’il me procurait, sensation que je n’avais trouvée jusqu’alors que dans l’action de m’affamer ou de lire sans interruption, jusqu’à m’effondrer. »
Page suivante : « Je suis conscience d’avoir déjà commis quelques erreurs, malgré mon jeune âge. Par exemple, j’ai eu tendance à me consoler dans le sexe. J’ai toujours aimé l’idée de faire bander un homme, c’est pour moi l’équivalent de décortiquer un oursin, on part d’une base hostile et ça apparaît brutalement, ça devient irrésistible et coloré, on y entre en voleur. Dans mon esprit troublé, le sexe appartient au même monde que celui des petits trains électriques et de la Quatrième Internationale. Il est empreint de nostalgie et de violence, et réservé à un groupuscule pétri d’ambitions graves. »
De dimension baroque, Fuck Circus se dérègle, alors que l’alcool coule à flot à mesure que la nuit avance.
On se cherche, se désire, se jette, et l’on se retrouve aux toilettes pour pisser porte ouverte ou se faire une ligne.
Sur un mur : « La vie est trop courte pour dire non à la sodomie. »
On se parle aussi, sans cesse, on se confie, on imagine un grand roman balzacien au titre provocateur, Plus sale que la merde.
A la fin de cette grande dérive nocturne picaresque, vous verrez, c’est, malgré et sur les cadavres s’accumulant, la littérature qui l’emporte.
Elle peut nous sauver, on peut en mourir.
« Je me dis, écrit au terme de son livre Esther Teillard, que la littérature peut exploser dans le corps comme du shrapnel. »
C’est une bonne définition.

Esther Teillard, Fuck Circus, Grasset, 2026, 224 pages
https://www.grasset.fr/auteur/esther-teillard/
