Réconcilier les enfants d’Abraham, par Gérard Haddad, psychanalyste, écrivain

A4014
Abraham répudie Agar et Ismaël, Le Guerchin, 1658

« L’opération abrahamique consiste en cette affirmation qu’au-delà des apparences, il existe un principe organisateur, unique et invisible, de l’univers. »

L’une des inventions majeures de Gérard Haddad, dans sa trilogie sur les origines du fanatisme religieux publiée par les éditions Premier Parallèle (Dans la main droite de Dieu, 2015, Le Complexe de Caïn, 2016, Ismaël & Isaac, 2018), se trouve dans son dernier tome.

L’essayiste et psychanalyste d’origine tunisienne propose de remplacer la douteuse expression de civilisation judéo-chrétienne par le syntagme gréco-abrahamique, soit une façon de réconcilier les trois monothéismes avec notre legs antique grec, et de déjouer les pièges des antagonismes identitaires religieux empoisonnant notamment tout le bassin méditerranéen.

Après avoir créé une topique complémentaire au complexe d’Œdipe, le complexe de Caïn, c’est-à-dire notre frérocité ontologique, ou le meurtre du nomade par le sédentaire, Gérard Haddad trouve dans la Bible encore le contrepoint majeur à la haine fraternelle en la réconciliation des enfants d’Abraham, Ismaël et Isaac, sous la tente de leur père.

L’enjeu est ici bien évidemment de trouver un chemin de paix entre le peuple juif (descendants d’Isaac) et les musulmans (héritiers d’Ismaël) sur le modèle du « bon voisinage ».

Pourtant, Sarah la mère d’Isaac aux racines sumériennes, jalouse d’Agar, magnifique odalisque égyptienne avec qui Abraham conçut Ismaël, avait exclu de sa maison sa rivale, mais les frères surent retourner le conflit des mères en relation apaisée – dans une première partie, Gérard Haddad rappelle les principales étapes de ce récit.

Si parricides et fratricides structurent la société, comment parvenir à vivre ensemble sans souhaiter jouir de la mort de l’autre ?

Les fils d’Abraham ne sont pas voués à s’entredéchirer, telle est dans ce troisième opus la bonne nouvelle inattendue, Isaac le sacrifié sauvé /célébré (fête centrale de l’Aïd-el-Kébir) accueillant près de son père Ismaël pour « le guérir du cruel sentiment d’exclusion » (attention au retour du refoulé).

« Isaac, celui des trois patriarches que l’on considère parfois comme une figure un peu terne, une simple transition entre Abraham et Jacob, est en vérité un personnage essentiel dans l’histoire et dans la constitution du monothéisme. Il y joue un rôle éminemment « œcuménique », agneau du sacrifice dans son enfance, réconciliateur de la descendance d’Abraham dans un second temps. Il fallait une haute valeur spirituelle et même prophétique pour accomplir cet acte. Isaac incarne une issue au conflit fraternel meurtrier, mais son message reste à déchiffrer. »

Juifs et arabes ont destin lié, la disparition des communautés juives dans les pays de confession musulmane étant à n’en pas douter une mutilation d’eux-mêmes, alors que l’islam, jusqu’à la rupture almohade, sauva le judaïsme menacé par l’impérialisme chrétien.

De même, le rejet des racines orientales du judaïsme par une stratégie d’assimilation forcenée aux valeurs européennes – volonté de refoulement d’une fraternité originelle avec Ismaël – engendra chez les juifs ashkénazes « une névrose collective », « au cœur de la tragédie israélo-arabe » actuelle.

Prenant appui sur le Midrash et le Talmud, Gérard Haddad en appelle, rejoignant en cela la position maintes fois répétée du regretté Abdelwahab Meddeb, à une lecture historique et déconstructiviste du Coran, à une pensée critique (l’Ijtihad) renouvelée (« ascèse du doute »), tout en questionnant le moment largement manqué pour les musulmans de la science moderne (difficultés voire impossibilités à disjoindre la science et les valeurs, à libérer le savoir scientifique du joug du texte sacré) et de la révolution féministe, ceci fragilisant incontestablement des sociétés musulmanes soumises la plupart du temps à un littéralisme strict.

« Le bon voisinage ne requiert pas l’amour, qui peut si facilement se muer en haine. Il repose sur une certaine neutralité, sur la reconnaissance mutuelle, sur un respect et un intérêt mutuels. Hors de ce bon voisinage, c’est le spectre de la guerre qui se dresse. Cette guerre est devenue le quotidien des enfants d’Abraham. »

Ismaël & Isaac est donc un livre précieux, à méditer, prêter, et prolonger en actes.

51jaxA6WuDL

Gérard Haddad, Ismaël & Isaac, Essai sur la fraternité heureuse, éditions Premier Parallèle, 2018, 154 pages

005771134

Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme est réédité ces jours-ci. Il est augmenté de réflexions inédites.

005622795

Site des éditions Premier Parallèle

main

Se procurer Ismaël & Isaac

Se procurer Le complexe de Caïn

Se procurer Dans la main droite de Dieu

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s