D’un usage inattendu des gratte-ciels, par Hannah Arendt, réfugiée

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« Pour la première fois, l’histoire du judaïsme n’est pas séparée mais étroitement liée à celle de toutes les nations. Le principe de bon accord entre les peuples européens a été rompu dès lors qu’ils ont permis que leur membre le plus faible soit exclu et persécuté. »

Il y a au cœur de la réflexion de Hannah Arendt sur le statut d’exilé, dans le texte Nous autres réfugiés, écrit en 1943 en anglais alors qu’elle-même se trouve aux Etats-Unis, une phrase sublime, d’une ironie glaçante : « L’on compte parmi nous de ces optimismes singuliers qui, après avoir prononcé tant de discours optimistes, rentrent chez eux, allument le gaz ou font usage d’un gratte-ciel d’une manière tout à fait inattendue. Ils apportent la preuve, semble-t-il, que notre bonne humeur manifeste se fonde sur une dangereuse inclination pour la mort. »

Questionnant l’optimisme obligatoire des réprouvés cherchant à se faire accepter par leur communauté d’accueil, Hannah Arendt pointe la violence d’un mécanisme psychologique tendant à effacer les horreurs subies pour donner de soi une image systématiquement positive.

Incipit : « En premier lieu, nous n’aimons pas être appelés « réfugiés ». Nous-mêmes nous désignons comme des nouveaux arrivants ou des immigrés. »

Le passé est oublié, seule la survie et l’avenir comptent désormais – pour la philosophe (1906-1975), l’écriture de poèmes en allemand constitua toute sa vie une fidélité à ses origines.

Perte du foyer, perte du travail, perte de la langue, perte des proches : « Nous avons abandonné nos parents dans les ghettos de Pologne et nos meilleurs amis ont péri dans des camps de concentration, ce qui signifie que notre vie privée a été brisée. »

L’élève et l’amante de Heidegger observe la mutation du terme de réfugié pour les juifs allemands : « D’ordinaire, un réfugié est une personne contrainte à demander l’asile pour avoir commis quelque acte ou défendu une opinion politique. Eh bien, il est vrai que nous avons cherché refuge ; mais nous n’avons commis aucun acte répréhensible et la plupart d’entre nous n’ont jamais caressé l’idée de proclamer quelque opinion subversive. Avec nous, le terme « réfugié » a changé de sens. Les « réfugiés » sont désormais ceux d’entre nous qui ont connu un malheur tel qu’ils ont dû immigrer, sans ressources, dans un autre pays et trouver de l’aide auprès des Comités de Réfugiés. »

On a pu reprocher à Hannah Arendt, dans son compte-rendu du procès Eichmann notamment, son ironie. Il faut comprendre que c’est le renversement d’un haut-le-cœur en forme de maîtrise : « Apparemment, personne ne veut admettre que l’histoire contemporaine a engendré des êtres humains d’un genre nouveau – des êtres envoyés dans des camps de concentration par leurs ennemis et dans des camps d’internement par leurs amis. »

Souvenons-nous ici que « l’indésirable », séparée de son mari, fut enfermée par ses amis hexagonaux, lorsque l’armée allemande envahit la France, au camp de Gurs dans les Pyrénées avec six mille autres apatrides.

L’auteure de Walter Benjamin 1892-1940 se fait tremblante : « Je ne sais quels souvenirs ni quelles pensées tourmentent nos rêves la nuit. Je n’ose m’en enquérir vu que moi-même devrais à mon tour me montrer optimiste. Mais il m’arrive parfois d’imaginer que, la nuit tout au moins, nos pensées vont vers nos défunts ou que nous nous remémorons les poèmes que nous avons jadis aimés. »

Nous autres réfugiés est un texte magistral, très court, très dense.

Il faut le transmettre : « Nous sommes les premiers juifs non religieux persécutés – et les premiers à y répondre par le suicide, et pas seulement in extremis. Les philosophes ont peut-être raison d’enseigner que le suicide est l’ultime et suprême garantie de la liberté humaine : n’étant pas libres de créer notre propre vie ou le monde dans lequel nous vivons, nous sommes néanmoins libres de renoncer à l’existence et quitter le monde. »

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Hannah Arendt, Nous autres réfugiés, traduit de l’anglais par Danielle Orhan, Allia, 2018, 48 pages

Editions Allia

« Nous tentons de nous adapter le mieux possible à un monde où il faut en quelque sorte s’armer d’une conscience politique au moment de faire ses courses. »

 

 

 

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